CHAPITRE XII
La conire-rérolutiiiii. — La questioo liiiaucière. — MM. Goudcliaux et Garnier-Pagès. — Effroi des capitalistes. — Menaces de l>anqiieroutes. — M. de Rotschild. — La Chaussée-d’Antin. — Conversation entre M. Rotsebild et le préfet. — Le haut commerce. — Le faubourg Saint-Germain. — Ses inlentions et ses actes. — Un drapeau bl.inc brûlé par le Peuple. — Distribution d'argent aux gardes municipaux. — La dame de charité en moustacbes. — Monnaie à l’efligie de Henri V. — Les fonds secrets. — Le ministère de l'intérieur et la mairie de Paris. — Les gardes républicains et les inouebards. — Quatre polices pour une. — Anecdote de deux agents secrets. — Le parti légitimiste dans la Vendée. — Conseil de M. de Metternicb. — Paris sous la Seine. — Henri V et le comte de Paris. — Avis au Gouvernement.
Le Gouvernement avait perdu en luttes intestines, en mesures incomplètes, en hésitations dangereuses, un temps précieux et irréparable.
Les contre-révolutionnaires, atterrés d’abord , s’étaient bientôt rassurés. Dans les premiers jours, on eût pu dire comme cette caricature de
Digilized by Googte
1830 : « Faites-moi le plaisir de me montrer un royaliste; » mais peu à peu, sans reparaître encore, ils avaient repris conjiance et recommençaient leurs intrigues secrètes.
La question linancière, si raihlement attaquée par MM. (ioudchaux et (iatnier-Pagès, leur servit surtout de prétexte. En agissant sourdement sur les financiers, la réaction effrayait les capitaux et entretenait des inquiétudes désastreuses.
l^lusieurs maisons de banque de premier ordre devaient, disait-on, suspendre leurs payements. M. Rotscliild, ajoutait la clironique, faisait passer des lingots d’or à l’étranger, dans des cliarriots de fumier, pour déclarer ensuite sa banqueroute.
Tous ces bruits, propagés par ceux mêmes qui auraient eu intérêt à les étoulfer, me causaient une perplexité permanente. Je craignais l’effet qu’ils pourraient produire sur le Peuple, qui tolère avec résignation des millionnaires, lorsque tant de travailleurs meurent à la peine exténués de privations, mais qui fait parfois justice des accapareurs.
On surveillait donc plus particulièrement le quartier habité par les banquiers et par M. Rots-
CHAPITKK XII.
child, en dirigeanl sur la (diaiissée-d’Aiiliii les patrouilles et les agents de sûreté.
Sur ces entrefaites, M. Rotschild, quej« Imais m filature (1), par suite des bruits qui couraieot sur son cuinpte, vint à la Préfecture de police. Il était entré dans le bureau de M. Cfeayet, chef de division. Un huissier l’engagea, de nia part, à se rendre auprès de moi. J’avertis alors M. Rotschild des soupçons qu’il inspirait et des mesures de protection que j’avais dû prendre, tout en exerçant sur lui une espèce de surveillance motivée par les projets qu’on lui supposait.
M. Rotschild me répondit :
— On me croit couvert d’or, et je n’ai que du papier. Ma fortune et mon numéraire sont convertis en actions, qui n’ont en ce moment aucune valeur. Je suis loin de vouloir faire iianqueroule, el si je dois mourir, j’y suis résolu; mais je regarderais la fuite comme une lâcbelé. J’ai nièine écrit à ma famille, afin qu’elle m’envoie des fpnds pour faire face à mes engagemenls; et si vous le trou-
(1^ l'eiiii' eu lilatui'c, cOl l'air« suivr« quijqu’ifn i>ar un secrel.
MËMUIKKS DE CAUSSimEKE.
vez büi), ajoiila-t il, demain, je vous présenterai mon neveu.
— Je serais heureux, répondis-je, de pouvoir vous aider à rassurer votre famille ; et vous n’avez rien à craindre du peuple de Paris. Quoique pauvre, il est honnête ; et si des malfaiteurs endossent parfois la blouse de l’ouvrier, nous y mettons bon ordre. »
Tout en causant, je l’eugageai à ouvrir uii crédit à la maison Lacrampe et C'% imprimeurs, qui occupent cent cinquante ouvriers. 11 regretta de ne ' pouvoir acquiescer à ma demande. Mais le lendemain, il revint avec .son neveu et me remit deux mille friuics pour être distribués comme je l’entendrais. Je les répartis immédialaincnt entre les familles des combattants de Févriei', chargés jusqu'alors du service de la Préfecture, sans aucune solde régulière.
MM. de Rotscbild me quittèrent, plus tranquilles, et convaincus que les républicains valaient mieux que la réputation que leur avaient faite leurs ennemis.
J’eus également occasion de voir quelques négociants de premier ordre, et de les rassurer sur les intentions protectrices de la Képubliijue. 11 est
CHAPITRR Xir.
2fS
évitlent que la France doit une partie de sa prospérité à son industrie manufacturière, tpii double la richesse des produits du sol. Notre pays, par sa position géographique, semble destiné à devenir une république tout à la fois agricole, industrielle et commerçante.
Le faubourg Saint-Germain avait aussi sa part dans les bruits qui venaient alarmer Paris.
On disait que les familles nobles réduisaient leurs dépenses, vendaient leurs chevaux et renvoyaient leurs domestiques, en leur conseillant de se faire nourrir par les républicains. On les accusait aussi de distribuer de l'argent aux ex-gardes municipaux, afin de les engager plus tard dans un mouvement en faveur de Henri V, « dont l’avénement au trône, désiré par tous les bons citoyens, ne pouvait plus tarder. »
Un drapeau blanc, orné de fleurs de lis dorées, fut trouvé, on ne sait comment, dans un chantier d’environ cent cinquante ouvriers; ils vinrent en masse m’apporter ce drapeau, en protestant de leur amour pour la République, et se rendirent sur la place de l’Hôtel de ville, où ils le brûlèrent aux cris de vive la République!
Un M. de Gaumont fut accusé d’avoir distribué
MI^MOIBES DE CAIISHIDIERE.
10 francs par liomme à un certain nombre de gardes municipaux. U convint du fait, mais en alléguant que cet argent, destiné aux faniiUe.s nécessiteuses des gardes municipaux mariés, était le produit d’une souscription recueillie par les dames du noble faubourg. Je l’engageai, pour sa sûreté personnelle, a s’abstenir, lui, major en monstacbes, du rôle de dôme de cbarité.
Ces découvertes, et bien d’autres, l’émission de pièces de I franc à l’effigie de Henri V, les fanfaronnades des partis vaincus, entretenaient dans les esprits une surexcitation dangereuse. Cela motiva la création de nouvelles brigades d’agents sérieux et intelligents, correspondant avec moi seul, afin que je pusse contrôler, les uns par les autres, les rapports de ma police, et ne pas laisser voler les fonds secrets. Il arrive souvent, en eflet, que des agents espionnent sans scrupule pour deux partis, «t reçoivent des deux mains.
Ainsi, j’ai eu plusieurs fois des rapports déjà comtnuniqués à d’autres administrations, et payés patelles. Ainsi, Dormes, Considère et autres racontaient à la fois à M< Carlier, du ministère de l’intérieur, et à M. Marrast, maire de Paris, ce qu’ils croyaient découvrir à la Préfectnrej l.’un d’eux fit même
CHAPITRK Xfl.
MS
plusieurs versions à Marrasl sur la joiirn(^e du 15 mai. Il fut deviné, et chassé de la Préfecture par les gardes républicains, qui avaient en horreur les mouchards.
Avant les événements de Juin* il y avait quatre polices assez mal faites : celles du ministère des affaires étrangères, du ministère de l’intérieur, de l’Hôtel de ville et de la Préfecture. Après juin, le nombre des agents secrets était évalué à quinze cents. En général, ils étaient mal payés, et travaillaient pour leur argent. Cela me rappellé une petite anecdote arrivée à cette époque.
Un agent secret fut chargé d’exécuter un mandat contre un individu qu’on disait fort habile et difficile à prendre. L’arrestation fut cependant opérée, et le recommandé mis dans un fiacre.
Comme l’agent cherchait vainement dans sa poche une pièce de monnaie pour payer d’avance le cocher, le prisonnier offrit sa bourse, disant qu’il porterait cette course sur sa note de frais.
— Comment l’entendez-voils ? demanda l’agent étonné.
— C’est bien simple, reprit l’autre : comme vous, je suis agent , et toutes les fins de mois en me paye mes déboursés^ «
MIÎMOIIU'S I>K CAIISSIDII-RK
Après «'Xplication dcvaiil cpii de droit, le mandai liit ammlé. I.es deux mouchards, émerveillés de s’être empoignés mutuellement, s’en furent déjeuner ensemble, aux frais de l’État.
Tout m’avait donc convaincu que le parti légitimiste était peu redoutable. Durant les mois de mars et d’avril, ses complots se bornèrent à d’absurdes projets : remonter des capitaineries dans la Vendée; s’entendre avec la Russie, la Pi'usse, l’Autriche, l’Angleterre ; en cas de succès de la guerre civile, fédéraliser la France ; et, pour en finir avec Paris et ses aimables faubourgs, suivant le conseil de Metternich, qu’on disait de connivence, détourner la Seine, et inonder la capitale , regardée comme le foyer de l’anarchie et de l’insurrection.
Il m’est cependant revenu plus tard, par des })ersonnes qu’on peut croire bien informées, qu’un pacte d’alliance avait été ratifié en Allemagne, entre la branche aînée des Bourbons et la branche cailette. Une fois la République anéantie, Henri V lemonterait sur le trône de ses pères, et, comme il n’a et n’aura point de progéniture, le comte de Paris, ayant eu le temps de mûrir, succéderait tout naturellement à son cousin du droit divin.
(;H\i*iTiu; MI.