CHAPITRE XV
La cnramiiiiion du Luxembourf;. — Louis Blanc et Albert. — Maîtres et salariés. — Menaces d'émeutes. Les |ail)eura et les confectionneurs. — Les cochers de fiacre. — Cinq mille boulangers. — Paris affamé. — Les forts de la halle. — Les tailleurs de pierres. Modération des ourriers. — Les bureans de placement. — Le terme d’avril. — Propriétaires et locataires. Les drapeaux noirs. — .\vis du préfet de police. — Le quartier des Quinze- Vingts. — Arrangements amiables. — Brûlé vif ou pendu. — Probité du pauvre. — L’état de siège. — t Le général Cavaignac et les huissiers. — L’ordre, la famille et la propriété.
Pendant qtie la commission du Luxembourg dierebait h régler les heures de travail et les conditions de salaire, les ouvriers traduisaient souvent leur impatience par des réunions qui prenaient quelquefois un caractère menaçant. Louis Blanc et Albert leur inspiraient une véritable confiance, et prévinrent ou calmèrent bien des agitations dangereuses. (>’est en partie à leur influence qu’on dut
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le calme magnanime des iravaillenrs durant les
premiers temps de la révolution.
Mais l’hostilité secrète des autres membres du Gouvernement contre le Luxembourg entourait à plaisir, d’obstacles toujours nouveaux , les deux jeunes réformateurs. Ayant à lutter dans le Conseil contre leurs collègues, au dehors contre la bourgeoisie effarouchée, partout contre les difficultés d’une situation transitoire, privés de ressources financières , suffisantes dans une pareille crise , Louis Blanc et Albert étaient impuissants à guérir les misères du peuple ouvrier.
Les divers corps d’état se retournaient donc souvent vers la Préfecture et réclamaient mon intervention. D’ordinaire, j’étais assez heureux pour concilier les intérêts des maîtres et des salariés.
Parfois, l’irritation allait presque jusqu’à l’émeute, que ma police populaire et républicaine parvenait toujours à dominer.
Ainsi une rivalité, bien antérieure à la révolution, existait entre les tailleurs à façon et les confectionneurs, ceux-ci faisant aux autres une concurrence ruineuse par la réduction du prix des vêtements. Vers le commencement de mars, j’appris ([lie plusieurs milliers d’ouvriers tailleurs se pro-
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posaient de sai’cager les magasins de eonfeelion. Rienl(')t, en oiret, des rasseml)leinents se formèrent dans les nies Montest^uieu et Croix -des-Petits- Champs; les boutiques furent fermées, et l’on ne réussit à conjurer l’orage qu’au moyen de patrouilles intelligentes et de remontrances pacifiques. Il avait même fallu envoyer, comme médiateurs, de braves patriotes, ouvriers de la même profession, qui furent écoutés, et l’on n’eut à regretter ni effraction, ni violence.
Dans la grève des cochers de fiacre, après de nombreux pourparlers, tant au Luxembourg qu’à la Préfecture, entre les maîtres et les délégués, ils tombèrent enfin d’accord; et, dans un règlement publié le 13 août, on trouve le paragraphe suivant : « Nous vous annonçons que , dans l’audience que nous avons obtenue du préfet de police, ce magistrat nous a chargés de vous recommander d’être polis, honnêtes et complaisants envers le public, et de vivre fraternellement avec les cochers étrangers, surtout avec ceux qui sont en instance pour se faire naturaliser Français. Nous le lui avons promis.
a Vos délégués,
« .SYginé Rondineau, Roist.ontier, Dutron. »
rU) MÉMOIRES DE CAUSSIDIRRF..
Les ouvriers boulangers, travaillant seize à dixsept heures par vingt-quatre, avaient réclamé en vain une juste réduction sur les heures de travail . Le 26 mars, au nombre de quatre à cinq mille, ils s’étaient mis en grève complète. Après avoir été renvoyés de l’Hotel de ville au Luxembourg, sans obtenir de solution, ils entrèrent en fureur et vinrent s’abattre à la Préfecture, suivis des syndics qui représentaient les patrons.
Une vingtaine de garçons boulangers et les syndics furent admis dans mon cabinet, oii l’on arrêta les bases d’un règlement qui devait être afficiié le lendemain.
Lorsque la foule des ouvriers, qui avait attendu dans la cour et les rues adjacentes, eut connaissance des premiers articles, elle se porta à quelques voies de fait contre ses délégués, en criant ; A bas les traîtres! Les Montagnards empêchèrent, pour un instant, l’échange des coups. Mais la situation était grave, car ils menaçaient de ne plus faire de pain, et s’encourageaient mutuellement à aller maltraiter les maîtres boulangers.
Je descendis alors sur le perron de la cour ; j’ordonnai qu’on introduisît tous ceux qui se te-
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liaient en dehors de la Préfecture ; la colère éclatait sur tous les visages.
«Vous parlez, leur dis-je, de cesser de travailler et d'affamer la capitale; vous voulez violenter les maîtres; vous déchirez la copie du règlement que vous avez demandé , en accusant de trahison ceux qui viennent d’en rédiger les articles tout à votre avantage !
« Ces faits ne sont point ceux de bons citoyens !
« Sachez bien que, si vous vous ameutez, et si vous refusez votre concours , on fera du pain sans vous.
« Seulement, demain, toute la ville apprendra que vous vous êtes rendus indignes d’ètre républicains. La colère et le mépris de douze cent mille âmes pèseront sur vous, et cette émeute de l’indignation générale écrasera la vôtre, qui est toute personnelle !
« Vousallezravageretvousvengerdes maîtres!.. Êtes -vous donc des pillards et des assassins? Vous me frapperez aussi , car je dois les défendre.
« Et pourtant j’ai la conviction qu’il n’y a point d’assassins ici; je me précipiterais au milieu de vous sans crainte !
« Vousaccusez vos délégués de vous trahir, et moi aussi je suis traître envers vous! car aussi bien
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qu’fiux j’ai concouru au règlement qui réiluira les heures d’un travail pénible , et vous produira un salaire plus large.
« Ce règlement est tout prêt ; mais pour votre dignité, pour la dignité de la République , il ne paraîtra que le mois prochain : vous ne voudriez pas que nos ennemis pussent dire que la force a remplacé la justice ; votre cause est belle , tâchez de «>us mettre à la hauteur de citoyens sages et laborieux , et la République apportera tous ses soins a alléger vos maux. »
Ce discours , dont je ne donne ici que la substance, fut suivi d’un tonnerre d’applaudissements, du cri mille fois répété de : Vive la République! et enfin de la promesse solennelle de reprendre le travail avec calme.
En effet, il n’y eut plus de discordes dans la corporation des boulangers, et Paris ne manqua jamais de pain.
Les forts et les porteurs à la balle , quoiqu’ils eussent, dès le principe, accepté ma juridiction, furent aussi très-difficiles à satisfaire. Pendant un mois, ils mirent ma patience à l’épreuve. Les forts, proprement dits, au nombre d’environ une centaine, ont divers privilèges. Les por/««r.<, moins