CHAPITRE XVII
Kuvue de la revolutiou de(iuis février. — Ne nous laissons pas voler comme en 1850! — Désunion du Gouvernement provisoire. — Koiet régence. — Faut-il la République ? — Abolition du timbre et des Lois de Septembre. — La presse, les clubs et les ouvriers. — Le droit nu travail. — Décret du 2.” février. — Scène orageuse. — Le ministère du progrès. — MM. Garnier - Pagès et Lamartine. — M. Arngo et ses cheveux blancs. — Invention de iM. Marrast. — U offre un palais aux ouvriers. — La Commission du Luxembourg. — Franchise de M. Lamartine. — Le décret des travailleurs. — C’est bien fort ! — Louis Blanc et Albert. — La place îles pairs de France. — Réduction des heures de travail. — Les ateliers nationaux. — M. Marie imite Pénélope. — Mesures financières. — La Banque, les forêts de l'État, les droits d’octroi. — L’impôt des 45 centimes. — Protestation du Dupont (de l’Eure). — Réponse de M. Garnier-Pagès. — Le Gouvernement et l’armée. — M. Cavaignne et sa campagne de juin. — Politique extérieure. — Le manifeste de M. de Lamartine. — Les massacres de Milan et de Vienne. — La loi électorale de M. Corraenin. — Le sull'ragc universel. — La vieille Constitution. — De faute en faute. — Quatre mois après février.
La l’évoliuion de Février, faite par It; Peuple et
pour le Peuple, n’avait pas gardé longtemps le ca> 1. 18
274 MÉMOÏKISS UE CAUhSIÜIERE
raclère de son origine. Quoique le Peuple vainqueur eût répété sans cesse sur ses barricades et autour des dictateurs improvisés : « Ne nous laissons pas voler comme en 1830 ! » il avait été facile de prévoir, dès les premiers jours de la République, que les intrigues perfides des faux républicains et de la bourgeoisie la pervertiraient peu à peu.
En effet, la composition du gouvernement provisoire était si hétérogène, que la lutte commença dès le 24 février, entre les deux partis bien distincts, réunis à l’Hôtel de ville par l’élection du Peuple et par l’élection de la Chambre des députés. Ceux qui venaient de la Chambre, excepté Ledru- Rollin, ne songeaient point à la République, et ils furent très -surpris d’entendre, sur la place de Grève, le cri unanime des combattants; car la plupart espéraient clore la révolution par une régence, et peu s’en était fallu, comme on sait, qu’ils n’eussent proclamé roi le comte de Paris, au palais Bourbon.
La discussion fut donc extrêmement violente sur ce premier point, déjà décidé au dehors par le pouvoir véritable. iMM. Arago et Dupont (de l’Eure) surtout s’opposèrent avec énergie à la proclamation de la République. Les autres liésitaient et se
r.HAI’IIKIi \MJ,
retranchatunt derrière MM. Dupent (de l’Kure] et Arago, pour résister à MM. Louis Blanc, Ledru- Rollin, Flocon et Albert; si bien que la première parole du Gouvernement révolutionnaire fut une réticence et presque une trahison. Le manifeste, affiché partout et publié dans le premier numéro du Moniteur républicain, se contentait de, déclarer que le Gouvernement provisoire voulait la forme républicaine, sauf à renvoyer à une assemblée la décision suprême.
Mais la majorité du conseil fut contrainte de céder, dès le lendemain, à l’unanimité populaire, et la République fut proclamée officiellement par un nouveau décret.
Il en fut ainsi durant toute l’existence du Gouvernement provisoire, qui commença toujours par contrarier le sentiment plébéien et finit quelquefois par se laisser entraîner.
Ainsi, durant plusieurs jours, le ministre des finances, Garnier-Pagès, sous prétexte de nécessité pécuniaire, refusa l’abolition du timbre, l’abolition des cautionnements, tout en promettant la liberté de la presse. 11 fallut attendre jusqu'au O mars que ru|)inion publique imposât au Gouver-
MÉMOIRES DE CAUSSIDIKRE.
nemenl l’abolition du timbre, et jusqu’au 7 mars, l’abolition des Lois de Septembre !
C’était la presse, en efl'et, que la contre-révolution redoutait le plus, — avec les clubs — et avecles exigences du Peuple pour l’organisation du travail. La réforme sociale fut, quoi qu’on en ait dit depuis, le caractère saillant de la révolution de Février, et, dans les vingt-quatre heures de la victoire, le Gouvernement fut obligé de proclamer solennellement le droit au travail :
« RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
« Paris, 25 février 1848.
« Le Gouvernement provisoire de la République française s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail ;
c II s’engage à garantir du travail à tous les citoyens :
« Il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail.
CHAPITRK XVII.
« Le Gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui Va échoir à la liste civile. »
C’est à cette occasion du problème du travail, dressé fout à coup sur les harricados, qu’eut lieu dans l’intérieur du Conseil une des scènes les plus orageuses, où se dessinèrent avec netteté tous les membres du Gouvernement.
Le Peuple ne se contentait pas de la déclaration sommaire du droit au travail, et il en réclamait immédiatement l’application.
Les divers corps d’état, avec leurs bannières portant pour devise ; égalité, abolition de l’exploitation de riiomme par l’homme, se présentèrent à l’Hôtel de ville. Leurs délégués, introduits dans une salle, formulèrent ainsi leur demande : « Un ministère du travail, c’est-à-dire un ministère du progrès. »
Le Peuple attendait en bas, avec des fusils, dans une attitude calme, mais déterminée.
Le Conseil se mitdonc à délibérer. MM. Garnier- . Pagès et Lamartine se prononcèrent avec une extrême violence contre la prétention des ouvriers , et se retranchèrent derrière une réserve générale sur laquelle s’engagea d’abord la discussion. Ils
278 Mf.MOIRKS DR CAUSSIDIBRE.
soutenaient que le Gouvernement provisoire devait l)ien se garder de résoudre une question quelconque ; (ju’il n’avait ni le droit, ni le devoir, ni le pouvoir <le faire quoi que ce fût; qu’il fallait laisser tout aux décrets d’une assemblée nationale, et que leur diclature devait se borner au rôle d’un simple commissaire de police.
Louis Blanc , au contraire , affirmait qu’ils avaient pour mission de transformer le plus possible l’ancien régime, et d’instituer dès lors la révolution politique et sociale; que l’assemblée future ferait son œuvre à son tour; mais que la dictature dont le Peuple les avait investis leur avait conféré le pouvoir constituant ; que la révolution avait été faite par et pour tes travailleurs et qu’on devait immédiatement proclamer l’abolition du prolétariat, et fonder le ministère le plus important de la République , le ministère du travail.
11 offrait, d’ailleurs, sa démission, si le Gouvernement repoussait le vœu du Peuple.
Alors, M. Arago, s’adressant à son jeune collègue :
— Moi qui vous ai servi de père, dit-il, je vous en conjure, au nom de mes cheveux blancs, renoncez à cette idée de rorgauis.ition du travail et
CHAPITRU XVII.
ne VOUS séparez pas du Gouvernement provisoire... Vous voulez donc nous faire égorger !
Le Peuple était toujours en bas, attendant la réponse de ses dictateurs.
Durant ce temps-là, MM. Garnier-Pagès et Marrast avaient c.)usé ensemble dans un petit coin et inventé une sorte de concession banale, qui leur parut sans doute de peu de conséquence.
— Au lieu d’un ministère, dit l’un d’eux, créons une commission d’étude qui approfondira la chose et fera patienter le Peuple. Un ministère implique l’action. Une commission spéciale préparera seulement des matériaux pour l’avenir.
On proposa à !.ouis Blanc la présidence de ce comité sans pouvoir, sans budget, .sans initiative.
Il refusa avec fermeté, insistant pour qu’on donnât satisfaction au Peuple.
M. Arago renouvela sçs prières et s’offrit comme vice-président.
M. Marrast offrit un palais.
Louis Blanc refusait toujours, et le Peuple s’impatientait en bas avec ses fhsils.
Quelques autres membres intervinrent encore, et il fut enfin convenu qu’on créerait la Commission des travailleurs, siégeant dans le palais du Luxem-
MI-MOIRI s 1)1-: CAl'SSiniKRE.
iSO
honrf', avec I.onis Hlanc pour |>p«-si(lenl, et pour vice-président Albert, l’ouvrier.
Alors on introduisit de nouveau les délégués du Peuple, et, après les avoir entendus, M. Lamartine, déclarant cpie, pour sa part, il n’avait jamais rien compris au socialisme, leur annonça cependant la résolution du Gouvernement provisoire et la fameuse Commission des travailleurs au lieu d’un ministère du progrès.
I.e lendemain, le décret de cette institution sociale fut rédigé par Louis Blanc. C’est la plus belle page de la révolution de Février:
« nFPlJBLIOUE FRANÇAISE.
Liberté, Egalité, Fraternité.
« Considérant que la révolution faite par le Peuple doit être faite pour lui ;
€ Qu’il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs;
« Que la question du travail est d’une imporance suprême ;
r.HAl'llBK Wll.
« n'<’n est pas de plus hanlo, de plus di-
gne des préoccupations d’un gouvernement républicain ;
« Qu’il appartient surtout à la France d’étudier ardemment et de résoudre un problème posé aujourd’hui chez toutes les nations industrielles de l’Ëuro[)e ;
« Qu’il faut aviser sans le moindre retard à garantir au Peuple les fruits légitimes de son travail ;
« Le Gouvernement provisoire de la République arrête :
« Une comm ission permanente, qui s’appellera CommiKston de gouvernement pour les travailleurs, va être nommée avec mission expresse et spéciale de s’occuper de leur sort.
« Pour montrer quelle importance le Gouvernement provisoire de la République attache à la solution de ce grand problème, il nomme président de la Commission de gouvernement pour les travailleurs, un de ses membres, M. Ix>uisBlané, et pour vice-président un autre de ses membres, M. Albert, ouvrier.
« Des ouvriers seront appelés à faire partie de la Commission.
MI'MOIRES DK CATSSmiERE.
« f.e siège (h la Commission sera an palais du Luxembourg.
Armand Marrast , Garnibr-Pagès , Arago, Albert, Marie, Crémieux, Dupont (de l’Eure), l.otis Blanc, I.edrv- Bollin, Flocon, Iamartine.
Lorsque M. Marrast prit la plume pour signer ce décret révolutionnaire :
— C’est bien fort, c’est bien fort! dit-il.
Ce fut M. Marrast qui rédigea l’autre décret spécial, attribuant le palais du Luxembourg à la Commission des travailleurs.
Les ouvriers appelés pour constituer ce comité si nouveau, ne manifestèrent aucun étonnement, en prenant les places des anciens pairs de France. M. Arago assistait à cette installation solennelle .
La première demande des ouvriers fut pour la réduction des heures de travail et pour l’abolition du marchandage. Leurs motifs étaient pris surtout dans cette considération de fraternité, que plus la journée est longue , moins on emploie d’ouvriers.