‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 72 sur 142 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

avaient été consignés. J’étais outré d’être responsable de cette saturnale de fusils, sans motifs ; et il me vint un instant la pensée de me mettre à la tête d’une forte patrouille préfectorale , pour rappeler les habitants à l’ordre, dans une proclamation énergique. Cela se pouvait d’autant mieux qu’à chaque instant les patriotes des différents quartiers venaient m’annoncer que leurs compagnies se tenaient à ma disposition.

Ce jour-là, j’aurais pu agir avec quarante mille hommes bien armés.

Mais le Gouvernement me laissa, une partie de la journée, sans me faire connaître ses intentions.

On me prévint que des gardes nationaux étaient à la recherche de Blanqui, et qu’ils se proposaient aussi de se rendre au domicile de M. Cabet, soit pour l’arrêter, soit pour y porter la dévastation.

Blanqui fut introuvable, comme toujours.

Je dépêchai un renfort d’agents à M. Melchetal, commissaire de police du quartier habité par M. Cabet, avec l’injonction expresse de protéger ce citoyen et son domicile par tous les moyens que lui accordait la loi. Heureusement, on n’eut à déplorer aucune tentative de ce genre.

Les généraux Courtais et Duvivier passèrent

en revue la légion; le générai Courtais, qui avait fait battre le rappel, les remercia, en leur disant que leur zèle avait outrepassé ses intentions ; qu’il n’aurait voulu qu’un petit nombre de citoyens armés.

Quelques mairies d’arrondissement avaient également fait battre le rappel sans ordres, et le Gouvernement crut devoir les blâmer dans la procla- ' mation suivante :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté, égalité, fraternité.

« Considérant que le rappel battu intempestivement est de nature à jeter le trouble dans la cité, à effrayer les esprits, à nuire au commerce, au travail, à l’industrie, en fatiguant inutilement la garde nationale ;

« Le Gouvernement provisoire fait savoir que le rappel ne peut être battu dans Paris que par ordre exprès du ministre de l’intérieur ou du maire de Paris, et, dans les circonstances exceptionnelles, de chaque maire d’arrondissement.

« Toute contravention à cet égard sera sévèrement punie. >

fWAPlTRE III. 3i

Dans la soirée, il y eut de l’agitation sur les boulevards. Les hommes en blouse étaient poursuivis et arrêtés par les gardes nationaux, sous prétexte de communisme. Quelques-uns furent conduits à la Préfecture, sans autres mandats que l:i • volonté de leurs adversaires.

J’interrogeai plusieurs de ces hommes, en présence de ceux qui les amenaient , et j’afttrme qu’aucun motif sérieux ne justifiait ces arrestations. Flotte fut de ce nombre, quoiqu’il ait cherché à le nier plus tard ; il m’expliqua qu’il s’était approché d’un groupe lisant une affiche, que des gardes nationaux leur avaient brutalement intimé l’ordre de se retirer, et que, comme il avait persisté, en s’appuyant sur son droit, on l’avait arrêté. Je le fis relâcher sans scrupule.

Les rapports de nombreuses patrouilles finirent par me rassurer sur les conséquences de ces diverses agi-essions; mais l’effet moral n’en était pas moins produit. La fusion qu’on s’efforçait d’opérer était gravement compromise. Les citoyens en blouse retrouvaient des ennemis dans les porteurs d’habits bourgeois. Le pacte fraternel, s’il ne fut point déchiré, aHait être méconnu de plus en plus.

r>2 MÉMOIRES DE CAUSSIDIBRE.

Je ne suis point communiste; c’est-à-dire que je n’adopte point leurs théories immédiates, mais je ne puis m’empêcher de dire qu’on eut tort, cette fois, à leur égard ; les récriminations dont ils fu> rent injustement l’ohjet ne firent qu’accroître leur nombre.

On engloba sous le nom de communistes tous les républicains dévoués. Âu dire des réactionnaires, c’étaient des buveurs de sang, dont il fallait purger la société; on leur prêtait de coupables intentions. £h bien ! les démocrates les plus ardents ont accepté avec enthousiasme l’abolition de la peine de mort , et le respect à la propriété a été la plus belle réponse qu’on ait pu faire à de sottes calomnies.

Mais ces discordes sociales des 16, 17 et 18 avril, tout en assurant le concours de la garde nationale au Gouvernement provisoire, lui indiquèrent néanmoins le mécontentement sourd qui fermentait parmi lés masses. Le 16 avril avait été une surprise, et plusieurs des légions qui étaient venues défiler devant l’Hôtel de ville n’eussent point voulu tourner leurs armes contre les ouvriers dont elles partageaient la défiance et l’inquiétude.

Iji Gouvernement sentit donc la nécessité de re-

CUAfllhb 111.

(Minquéi-ir sa popularité près des travailleurs, par des mesures lavorables au peuple, et l’on vit, placardés sur les murs, dans toute la ville, les deux décrets suivants, que l’Assemblée nationale s’est empresst'*e de révoquer :

« .Mi NOM ou PRIIPUF. FR.iNÇAI.S.

€ \jè Gouvernement provisoire,

< Cousidéraril ipie la subsistance du peuple doit être une des premières préo«;eupa lions de la Répiii hlique;

« Qu’il importe surtout de diminuer les prix des objets d’alimentation qui peuvent ajouter aux forces phvsiques des travailleurs;

« Décrète : *

« Art. l'’. A Paris, les droits d’octroi sur la viande de boucherie sont supprimés.

■< Art. 2. Ces droits seront remplacés :

« r Par une taxe spéciale et progressive sur les propriétaires et sur les locataires occupant un loyer de 800 fr. et au-dessus ;

• 2“ Par un impôt somptuaire établi sur les voitures de luxe, les chiens, et sur les domestiques

3i MÉMO! B ES DE CAUSSIDIERE.

mâles, quand il y aura plus d’un domestique mâle attaché à une famille.

€ Art. 3. Le ministre des finances est autorisé à appliquer les mêmes mesures, dans le plus bref délai, aux villes des départements.

« Art. 4. Le ministre des finances et le maire de Paris sont chargés de l’exécution du présent décret.

a Fait en conseil de Gouvernement, à Paris, le 18 avril 1848.»

€ Le Gouvernement provisoire,

« Considérant que l’octroi établi sur les boissons pèse d’une manière inique sur les diverses qualités de vins ;

c Que cet impôt frappe la boisson ordinaire des travailleurs de 100 p. 100 de la valeur primitive, tandis que les vins de luxe ne payent que 5 ou 10 p. 100 de leur prix vénal ;

A Que cette inégalité choquante provoque des fraudes nuisibles à la santé des travailleurs ;

« Décrète :

* Le ministre des finances et le maire de Paris présenteront, dans le :plus bref délai, un règlement qui modifiera ile droit d’oetrOi sur les vins; ce rè-

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