CHAPITRE XI
La déclaration publiée par les détenus politiques n’était pas moins significative :
« Une fête a été décrétée pour le 14 mai.
«Les détenus politiques sont conviés à cette fête.
« Mais,
« Attendit que le Peuple meurt de faim ;
« Attendu que les blessures de nos frères saignent encore ;
« Attendu que la présence des détenus politiques à la fête du 14 pourrait être considérée comme une adhésion à tout ce qui s’est fait politiquement et iocialement depuis le 24 février;
« L’assemblée des détenus politiques, convoquée extraordinairement ,
« Considérant que des républicains ne peuvent se livrer à la joie lorsqu’ils portent le deuil dans leur cœur ;
« Décide, à l’unanimité, qu’elle s’abstiendra d’assister à la fête du 14 mai.
« Les membres de la Commission :
« Caünes, Geoffroy, Kersausic, PelleviLLAiR , Rosières, Flotte, Hüber, Biette, Degrospré.
« Membres supplémentaires :
« Cainse, Raymond. »
HU MÉHUlRtS UE CAUtiSIDIbKh.
iilntiu, l’ajournement de la fête était coiiuiienlc (’e mille fat^ons et vivement eriliqué.
Le fait est qu’une des causes principales du retard, c’est que ks préparatifs n'étaient point terminés. Trois jours aoparavant, je me trouvais au ministère de l’intérieur, lorsque les citoyens Courtais et Higonnet vinrent annoncer à M. Ledru- Rollin que rien ne serait prêt pour la date indiquée, et lui présenter le devis approximatif des dépenses. Le ministre se récria sur l’énormité des frais, alléguant le devoir de ménager les fonds du l’Ëtat. 11 ajoutait que cette fête était un embarras véritable ; mais qu’on ne pouvait plus la supprimer, attendu le grand nombre de citoyens qui arrivaient déjà de toutes les provinces pour y assister. Faute d’activité et de prévoyance, le temps avait manqué. Il fallut bien céder à la nécessité, et la fête fut remise au 21 . Néanmoins la peur y entra pour quelque chose,
S’il a été dépensé, comme on le dit, près d’un million, pour cette fête, qui n’engendra que division au lieu de concorde, on aurait mieux fait d’en réduire la somptuosité ornementale, et d’acquitter la dette du Gonveniemenl provisoire envers les ouvriers.
CUAlUTRIi XI. ,,,
ieijiiuanche, 14, les délégué» des dépai-toiiients se réunirent au palais National, et se coucerièrent sur la conduite qu’ils devaient tenir par suite de ce renvoi au 211 mai.
Us nommèrent des commissaires chargés de demander explication au ministre de l’intérieur. Ceux ci, après avoir fait antichambre pendant trois heures, commençaient à manifester leur int-* patience, lorsque le nouveau ministre, M, Recui t, se montra, et leur dit qu’il ne pouvait prendre sur lui de fixer la fôte au mardi, 16, ainsi qu’ils le dé^ siraient, mais qu’il allait en référer à la Commis^ sion exécutive, et qu’il leur rendrait réponse sur la place Vendôme.
Us attendirent là encore vaiuemeut plusieurs heures; et, ne recevant aucune réponse, ils envoyèrent une seconde oommission dans la cour du ministère de la justice, pour y délibérer. Le citoyen Flocon, qui descendait au même instant, essaya de calmer l’irritation que tous ces délain avaient produite; il n’y réussit point, et fut même saisi au collet |)ar plusieurs d’entre eux.
Alors arriva le citoyen Recurt, qui offrit aux dé^ légués, comme dédommagement, quatre repréaeiV' tâtions gratuites daus divers théâtfes de Paria. La
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plaisanterie étant très-mal reçue, le citoyen Recurt ajouta qu’il y aurait une revue le mardi suivant; que les délégués y seraient appelés pour fraterniser, et qu’on distribuerait des drapeaux.
Dans la soirée du même jour, se prépara pour le lendemain une nouvelle manifestation en faveur de la Pologne. La plupart des délégués de la province se promirent de s’y rendre.
Ces incertitudes et ces retards irritèrent les masses et soulevèrent les plus étranges conjectures. Si la fête avait été donnée le 14, il est probable que nous n’eussions pas eu la journée du 15. La population entière, réunie au champ de Mars, aurait défilé aux cris de : Vive la Pologne! ainsi qu’on en était convenu entre grand nombre de citoyens. Une manifestation si unanime, en indiquant à l’Assemblée le sentiment populaire, l’aurait obligée à faire droit aux pétitions précédentes et aurait prévenu ainsi toute démonstration ultérieure.
Cette fête aloi-s aurait été une journée de concorde. Elle eût rallié tous les citoyens dans une pensée commune et empêché pour longtemps des tentatives périlleuses.
Il ne dépend pas des gouvernements de coropri-
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mer les élans généreux des peuples. La Fiance avait pris fait et cause pour la Pologne et devait avoir satisfaction.
Quelques clubs mécontents résolurent donc de se mêler à la manifestation projetée pour le lundi, mais avec des intentions toutes pacifiques. Huber, qu’on regarde comme un des principaux auteurs de cette journée, fit insérer dans les journaux la lettre suivante :
« Citoyen rédacteur,
«Un bruit faux, mensonger, n’ayant d’autre principe que la calomnie, d’autre but que de provoquer entre les diverses classes de la société la division et la discorde, s’est répandu hier avec uue rapidité effrayante.
« Plusieurs centaines de citoyens s’étant concertés pour se réunir aujourd’hui lundi , dix heures, place de la Bastille, à l’effet de porter à l’Assemblée nationale une pétition en faveur de la malheureuse Pologne, des hommes connus par leurs intentions réactionnaires se sont empressés de semer l’alarme en attribuant faussement aux II. 8
pétitionnaires des intentions anarchiques ou malveillantes.
« En ma qualité de président du comité centralisateur, connaissant parfaitement les sentiments pacifiques des auteurs de la pétition, je repousse de toute mon énergie les odieuses imputations dont ils sont victimes, et pour rassurer des esprits trompés, je déclare :
a Que la démarche projetée a pour but unique de réclamer pour nos frères les Polonais la restitution de leur patrie et de leur indépendance nationale ;
• < Que pour accomplir avec succès ce devoir fraternel envers un peuple opprimé et toujours ami de la France, les pétitionnaires observeront dans leur manifestation le calme et la dignité qui conviennent à des citoyens profondément pénétrés de la connaissance de leurs droits et de la justice de leur cause.
< Recevez , citoyen rédacteur, l’assurance de mes sentiments d’estime et de sympathie.
a A. HuBEK.
« Paris, le IS mai 1848.»
Je réunis cependant quelques patriotes dont