UO MEMOIRES
Je compris que c'était un congé; j'en avais pris mon parti d'avance, et pourtant je fus triste pendant quelques jours.
11 n'y a si petit lien qui ne se brise avec effort, et en dépit de tous mes beaux projets de philosophie, je ne pouvais quitter sans peine ma vie de bien-être et de luxe pour me trouver de nouveau exposée aux chances de la gêne et de l'imprévu.
Je fus étonnée de voir la voiture venir, le lendemain matin, comme à l'ordinaire. Le cocher me dit qu'on avait payé trois mois d'avance.
Dans mon désastre financier, il devait m'être bien indifférent de garder quelques jours encore ce débris de mes splendeurs passées. J'eus l'enfantillage d'en juger autrement, et le plaisir de courir en voiture m'aida à me consoler plus vite^
Je m'ennuyais seule. J'allais dîner presque tous les^jours chez B...; ce n'était assurément pas par gourmandise, je n'ai jamais pu souffrir le macaroni, et c'était le fond de la cuisine; je déteste le fromage, on en mettait partout; mais je trouvais nombreuse compagnie.
On chantait, on faisait de bonne musique.
11 arriva même que le commissaire de police, la trouvant trop bonne, la iléfendit.
B... avait loué un très-bel appartement meublé
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me de Richelieu, 110, pour être près de l'Opéra.
Quand il chantait avec ses amis, surtout le Belisario, on s'amassait dans la rue et au coin du bouvard. La foule grossissait tellement que les voitures ne pouvaient plus circuler. On le pria de fermer les fenêtres et de chanter moins fort.
Il me montrait souvent des lettres qu'on lui écrivait contre moi. Quant un ténor a le malheur d'être amoureux en dehors de l'Opéra , les rattes exaspérées grignotent leur rivale jusqu'au sang.
L'une d'elles, qui s'était prise d'une grande passion pour ce chanteur, lui écrivait :
« Comment pouvez -vous être assez aveugle pour ne pas voir qui vous aimez, et pour vous attacher à une femme qui n'a pas même l'estime du cheval qui la porte? »
Je le priai sèchement de garder ses poulets et de ne jamais m'en faire part.
J'avais envie de lui dire une belle phrase, que j'avais lue le matin dans un journal :
« Leurs injures n'arrivent pas à la hauteur de mon mépris ! »
Mais je réfléchis, qu'étant étranger, il n'en comprendrait pas toute la valeur.
Le jour de la réouverture de l'Hippodrome était arrivé !
i\l MliiMOlUKS
Les chars de Uoiiie eurent un très-grand succès. Les costumes étaient magnifiques.
J'avais un i)onnet phrygien rouge avec des étoiles d'or; une tunique blanche i)rodée en or, venant aux genoux , ouverte sur le côté jusqu'à la hanche; des sandales rouges avec des cothurnes ; un grand manteau sur l'épaule droite, la manche retroussée sur l'épaule gauche avec un camée.
Ce costume était impossible pour les femmes mal faites. Plusieurs de mes compagnes jetèrent les hauts cris et rallongèrent leurs jupes. J'avais négligé de prendre celte précaution.
Cet exercice, du reste, était horriblement dangereux et horriblement fatigant.
Je rentrai chez moi, le jour de la première, avec un mal de tête fou. Je me jetai sur mon lit en robe de chambre.
B..., qui était venu me complimenter sur mon succès, désolé de me voir malade, m'incommodait à force de soins et d'offres de service.
J'avais beau lui dire qu'il n'y a qu'un remède pour la migraine ; le repos, il s'obsiinait, ce qui m'avait mise d'une humeur exécrable.
On sonna; ma bonne entra effrayée :
— Madame, le duc!
— Uh! mon Dieu ! dis-je élonnée, je ne,' veux
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pas qu'il vous voie ici... Allez dans l'autre cliamhre!
— Impossible, madame, il est dans le salon ; il faudrait passer devant lui.
— Que faire?... Tenez, entrez là.
.le lui montrai la porte d'un petit cabinet au |»ied de mon lit.
Il fronça les sourcils et répondit net qu'il ne voulait pas.
Entrez, lui dis-je avec autorité, ou je ne vous reverrai jamais. J'ai déjà trop risqué pour vous ; si vous n'entrez pas là, je vais rompre avec vous devant lui.
Il était temps : la porte s'ouvrait.
— Vous me faites faire antichambre, dit le duc en regardant autour de lui ; vous n'étiez donc pas seule?...
— Si, lui dis-je en lui montrant un bain de pied resté près de la cheminée; je ne voulais pas vous recevoir pieds nus...
— Qu'est-ce que cela faisait? Vous avez admirablement conduit votre char aujourd'hui ! Ce costume romain vous va à merveille. J'ai promis à mes amis de vous faire dîner ce soir avec eux.
— Je suis fàcliée de vous faire manquer de parole, mais je n'y puis aller; l'émotion et la
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secousse des chars m'ont donné un mal de tête et de cœur qui me fait atrocement souffrir.
— Ob ! ma clière, j'ai promis ; il faut absolument que vous veniez. Vous serez malade demain.
— il faut!... Vous êtes étonnant, vous autres grands seigneurs; il semble que quand vous avez dit ce mot, la nature entière doit obéir, les morts doivent sortir du tombeau, les malades doivent bien se porter. Je trouve « // fout » charmant ! Si j'étais bien portante, ce il faut-Va. me ferait refuser net. Supposez que je puisse sortir : qui vous a dit que je n'avais pas un autre engagement ? Depuis quinze jours, vous ne m'avez pas donné signe de vie. J'étais libre...
— Je suis assez riclie pour vous faire manquer de parole aux autres. Habillez-vous et soyez à six heures au café Anglais ; je vous enverrai demain un cadeau dont vous serez satisfaite. N'ai-je pas continué d'user envers vous des meilleurs procédés? Vous ai-je retiré votre voiture? Si vous y tenez, ne manquez pas.
11 sortit sans attendre ma réponse.
J'avais dans la tête le bourdon de Notre-Dame. B... était sorti de son cabinet... 1rs regards enflammés de colère cl fixés sur la porte.
— Une faut pasav(»ir (1(> ((iiii- pour vivre ((ininie
cela !... Moi qui vous en croyais tant! Cet hommelà ne vous aime pas ! Il vient vous voir aujourd'hui parce qu'il a entendu vanter votre grâce et votre élégance. Ce sont les murmures approbateurs du public qui le ramènent à vos pi^ds.
— Vous ne m'apprenez rien de nouveau, mais que voulez- vous que j'y fasse?... Il y a longtemps que je vous en ai prévenu. Dans tout le mal que l'on dit de moi, il y a beaucoup de vrai : ne vous forgez pas d'illusions sur mou compte. Il me faut une petite fortune pour atteindre un but que je ne puis vous expliquer ; mon état ne me suffit pas.
— Pourquoi ne pas vous établir? Cette vie-là est ignoble, et si je devais la voir de près, je prendrais en dégoût la femme que j'aimerais le mieux. Allez- vous-en à ce dîner, l'ordre est précis... Je vais vous y conduire si vous voulez, je vous ferai mes adieux pour toujours à la porte.
Quoique dit dans un mauvais français, tout cela me touchait au vif.
Les murmures de mon cœur me répétaient bien souvent tout bas ce que B... venait de me dire tout haut; mais il n'était pas dans mon caractère de céder et de donner raison sans répondre.
— Prenez garde, mon ami, vous êtes sur le chemin de me faire une défense, je vous en aver-
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lis, c'esl un peu dangereux ; vous me dites que si je vais à ce dîner, vous ne me verrez plus. Ce n'est pas à cette menace que je cède; je n'y vais pas, parce que je ne peux pas ou ne veux pas y aller. J'éCrirai au duc une lettre polie. Si la grandeur et la fortune en ont fait un enfant gâté, ce n'est pas sa faute ; j'ai été lieureuse de ce qu'il a bien voulu faire pour moi ; je me brouillerai peut-être avec lui, mais je ne serai ni grossière, ni ingrate.
Sur ce, je priai assez sèchement li... de me laisser reposer.
Le duc vint le lendemain savoir de mes nouvelles ; il était froid et maussade. Habitué à tout faire plier devant sa volonté, il ne com|)renait pas le mot : Impossible.
Je crois cependant qu'à cause de mon caractère et de la résistance que j'opposais souvent à ses fantaisies, il avait liiii par avoir pour moi une certaine affection.
J'étais retombée dans un grand découragement ; je voyais autour de moi s'élever et tomber toutes ces femmes dont le sort, de loin, m'avait fait envie.
Kien de plus triste que ces amours qui commencent avec la nuil pour liiiir avec le jour. I.a
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fumée évanouie, la réalité apparaît, affreuse, effrayante !
Les dettes, la misère guettent les femmes derrière leurs rideaux de dentelle.
Les vieilles sont dénuées de tout. Les jeunes ont une brillante toilette qu'elles doivent presque toujours ; si elles mouraient, on ne trouverait pas dans leur arm,oire un dra}) de toile pour les ensevelir; et pourtant, une fois dans ce tourbillon, il est bien difficile d'en sortir. C'est à qui fera le plus d'extravagances. Les sages sont les fous. Les jeunes gens veulent montrer chaque jour un cheval nouveau, les femmes mettre une robe neuve.
L'existence n'est plus qu'un défi à l'impossible, une course au clocher , une sorte de steeplechase, où Ton perd, à moins d'un miracle, santé, repos, conscience et bonheur.
A travers mes infortunes, j'ai eu une cliance : c'est que la douleur, ou morale, ou physique, est toujours venue me réveiller à propos, et m'empôcher de boire jusqu'à la mort, comme j'ai vu tant d'autres le faire, à la coup(^ fatale de cette fausse volupté !
Grâce à ces diversions, qui m'ont sauvée en mo torturant, j'ai pu, des qualités que le bon Dieu avait mises dans mon cjeur, en garder une seule intacte : f énergie !
Il 7.
Une grosse peine vint me distraire du découragement où j'étais près de me laisser entraîner.
Rien n'est contagieux comme la mode. Il y avait celte année-là, à cause des exercices de l'Hippodrome, une véritable rage d'équilation. Toutes les femmes montèrent à cheval et cherchèrent des obstacles partout, pour en faire autant que nous. Ne pouvant conduire des chars, elles se mireiit à conduire elles-mêmes leurs voitures.
Lise montait souvent à cheval.
Elle était fort heureuse ; elle avait un appartement rue Saint- Georges, n» 33; elle aussi s'était jetée dans les amours armoriées. Son nouvel amant était le comte de ***.
Elle m'avait fait dire qu'aussitôt installée , elle m'écrirait , et n'avait pas encore tenu sa promesse.
Un jour, en sortant de l'Hippodrome, je vis beaucoup de monde réuni par groupes ; il devait être arrivé un malheur; je m'approchai.
— Pouvez-vous me dire ce qu'il y a, monsieur, s'il vous plaît ?
— Un accident qui serait affreux s'il était atrivé à une autre , mais à celle-là , il n'y a pas grande perte.
Je regardai cothoiimic; j'avais le pressenti-
ment qu'en insistant j'allais me faire de la peiiie ; pourtant je voulais savoir et je lui dis :
— Qu est-il donc arrivé ?
— Ah ! me dit-il, moitié riant, c'est la Pomaré, qui faisait ses embarras au milieu des voitures ; son cheval a eu peur et s'est emporté , sans que personne cherchât à l'arrêter. Les cheveux de la reine étaient défaits, elle avait l'air d'une folle.
D'autres personnes, qui venaient de la barrière, vinrent auprès de moi en disant :
— Ali ! la pauvre femme ! elle a voulu sauter, son pied s'est accroché dans l'étrier, et le cheval l'a traînée si longtemps que sa tête est mutilée. Ça fait mal d'y penser; on ne pouvait pas voir sa figure : ses cheveux et le sang faisaient un masque.
Je sautai dans ma voiture , je me fis conduire dans la direction indiquée. Il y avait des rassemblements autour de taches de sang. On avait emmené cette malheureuse femme ; personne ne l'avait reconnue. Je dis au cocher :
— Rue Saint-Georges !
Sa bonne me dit qu'elle était sortie depuis le matin, mais eu toilette de ville. Cependant cela ne signiliait rien, parce que sa robe d'amazone était au manège.
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Je dis que j'allais rue Duphol ; que s'il y avait du nouveau, on envoyât de suite chez moi.
On m'assura, au manège , ne pas l'avoir vue de la journée ; on me fit voir sa robe. Je rentrai chez moi pour me changer; j'étais en nage. J'allais ressortir quand on sonna.
— Oh ! c'est elle! j'en suis sûre.
Chose étrange! en m'habillant, je venais de la voir passer dans ma glace.
J'ai souvent eu de ces visions-là ; elles ne m'ont jamais trompée.
J'allai ouvrir ma porte et mes bras. Quand je l'eus bien embrassée , je lui racontai le bruit qui courait, la peur que j'avais eue ; je ne la quittai pas de deux jours.
La malheureuse femme qui était tombée de cheval mourut de ses blessures.
Lise me dit beaucoup de bien de S(m amant, (Iti'elle a[)p3lail Ernest , et mo li^ présenta à dîner.
Sa Sd'ur était enceinte et était venue demeurer chez elle, pour être mieu\ soignée.
Nous dînâmes tous quatre.
M. Ernest était un homme de quarante-cinq ans, l)lond, dcnii-chauve. Il portait les cheveux longs et les ramenait sur sa léte pour cacher les places claires. Sa figure était hmgue, mince; il
gardait ses favoris pour dissimuler le creux, de ses joues; il était petit, maigre, sa peau était jaune, semblaitf'tre beaucoup tropgrandepoursafigure et formait un tas de plis; ses jeux étaient bleu passé, sa bouche grande, son nez mince, ses moustaches d'un blond roux. 11 avait des dents superbes.
Je suis bien fâchée d'être obligée de lui rendre cette justice, car il me déplaisait.
Lise eut beau me vanter sa bonté , son amitié pour elle, je ne revins pas sur la première impression ; seulement, pour ne pas lui faire de peine, puisqu'elle paraissait avoir des obligations à cet espèce de singe, je le trouvai charmant.
Eulalie était près d'accoucher, elle faisait faire sa layette à Lise qui devait être marraine.
On avait acheté un petit berceau. Camille avait demandé à être parrain. Il était toujours le même ; Lise commençait à compter sur lui.
Elle me parla d'un bal où elle devait aller, à Passy, chez des jeunes gens; elle me demanda si j'irais et si je voulais venir la prendre.
Je lui dis que oui, mais que, comme il y avait encore huit jours, si elle changeait d'avis, elle me fît prévenir.
Les buit jours écoulés, n'ayant pas de nouvelles, je fus la voir sur les deux heures.
— I'>b bien! viens-lu toujours?
— Mais certainement, me dit- elle. Entre par ici, j'arrange des fleurs pour ma coiffure.
J'entrai dans son cabinet de toilette; il y avait des bougies allumées. Sa sœur était couchée sur un divan : il servait de lit.
— Est-ce que vous êtes malade? lui dis-je en la voyants si pâle.
— Oui, me dit-elle, mais ce n'est rien.
— Tiens, me dit Lise, je vais mettre ces grenades-là.
Je regardai d'autres fleurs éparses sur le petit berceau; je sentis quelque chose comme une tête d'enfant; je me pencliai un peu et je vis une petite croix et du buis béni. Je me retournai tremblante.
— Que veut dire cela?
— Tu le vois bien : ma sœur a fait une fausse couche cette nuit. C'est une fille; on ne l'enterrera que demain.
Je sortis de cette pièce à reculons, disant à Lise :
— Viens me prendre si tu veux, je ne reviendrai pas ici.
Elle arriva le soir, toute parce, sans avoir l'air de penser qu'elle avait laissé la mort chez elle.
Le caractère de cette femme était rempli des plus étranges contradictions.
Son insensibilité dans cette circonstance m'élonnait d'autant plus, que je me rappelais le désespoir qu'elle avait éprouvé à la mort de son enfant, et que j'aurais cru cet événement de nature à renouveler toutes ses douleurs.
Je ne sais pas, au surplus, si cela tient à la société au milieu de laquelle j'ai vécu, mais il me semble que je n'ai jamais vu autre chose dans la vie : partout et toujours l'inconséquence.
C'est peut-être beureux; car il y a de si vilaines clioses dans l'espèce humaine, que, si elle était toujours d'accord avec elle-même, elle serait horrible 1