LA MORT DE MARIE
Ma m^re avait trouvé tout préparé pour le déménagement; notre boutique était prête.
J'avais économisé un peu d'argent, mais cela ne suffisait pas. Je vendis mes bijoux, des cacbemires; je payai toutes mes petites dettes, voulant rompre avec tous ces marcbands qui s'accrochent à vous, et qui profitent de voire position, de votre désordre pour vous vendre six fois plus cher que la valeur des objets.
Je ne voulais pas devenir une vertu farouclie, mais je voulais quitter cette servitude du plaisir des autres; je voulais ne rire que (juand j'en aurais
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envie et i)Our mon plaisir à moi ; vivre avec économie, avec gêne , s'il le fallait, pour être heureuse du bien qui pourrait m'arriver.
Je me rappelais les dimanches de mon enfance, qui, sans avoir été trop heureux, étaient des fêtes. Je me rappelais la robe de ma première communion, que j'avais mise jusqu'à ce que la taille me vînt sous les bras, et que je trouvais admirable, parce que je n'en avais pas d'autre pour m'habiller.
Dans ce temps-là, je regardais le ciel quatre jours à l'avance pour savoir s'il pleuvrait. Ce n'est pas l'habitude des désœuvrés du grand monde.
L'abus des plaisirs use la vie, l'intelligence; on devient insensible à tout, et surtout aux choses simples.
La gaieté naïve, qui est la meilleure, vous est insupportable. Voyez plutôt. Qu'est-ce que c'est que le dimanche pour la plupart des gens riches ? Un jour d'ennui.
Ce jour-là, les badauds s'amusent ; il est de bon ton de ne pas faire comme eux.
On va à la campagne; on cherche quelque endroit désert, moins par enthousiasme [mur la nature (|ue par dédain de la ville endiiiiaiK liée et de la banlieue en goguettes.
Cependant, mes belles dames et mes beaux
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messieurs, ces badauds, dont vous vous moquez, sont gais à peu de frais, et souvent leur gaieté vaut mieux que la vôtre.
Regardez ces promeneurs qui reviennent le dimanche soir; ils ont fait quatre lieues dans la campagne pour ramasser une branche de groseillier, un bouquet de fleurs des champs.
Ils sont fatigués, poudreux, mais ils se sont amusés pour huit jours.
Je comparais ces plaisirs de mon enfance avec les plaisirs de cette belle jeunesse, dorée en Ruolz, au miheu de laquelle je venais de vivre, et je trouvais les premières bien préférables.
Que faisaient-ils, en effet, pour se distraire, tous ces jeunes gens , qui se croient originaux en mêlant l'anglomanie avec les traditions de la Régence ?
Les plus inventifs avaient monté de grands chevaux maigres; ils s'étaient déguisés en domestiques ; ils avaient couru, soit au bois de Boulogne, soit au Champ-de-Mars; ils étaient tombés deux ou trois fois; ils avaient perdu de l'argent; ils avaient dîné tous les jours au restaurant, joué une partie des nuits avec des maîtresses; ils allaient au bal, à leur cercle, et, dans tout cela, ils n'avaient pas trouvé moyen de s'amuser de bon cœur pendant une heure.
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Ne me parlez plus d'un monde où, pour avoir l'air comme il faut, il faut être maigre et jaune. On dirait que leur vie est une chose qu'on leur a donnée à tuer.
J'avais vu les deux genres de vivre ; l'existence des badauds me paraissait réellement plus amusante, et je faisais le projet de retourner à eux.
Ma boutique était très-jolie; ma mère s'était installée h merveille , mais nous n'aurions pas pu faire cinquante francs de ce qui nous restait.
Ma mère prit de jjonnes ouvrières, et l'ouverture du magasin de modes fut fixée au vingt du mois; nous étions au neuf.
L'appartement que je m'étais loué était au second, sur la cour.
Je rangeai tous mes meubles avec délices. J'avais renvoyé Josépliiiic, qui ni' dormait pas quand il s'agissait de me voler.
J'avais retenu une fille de Nantes, nommée Marie ; elle était petite, avait les yeux gris-chat, un nez gros et un air IxMe qui n'était pas trompeur. On m'en avait dit grand bien ^ elle était bonne et honnête.
J'avais alors une jolie petite chienne blanche tachée de noir, ipic j'avais élevée ; elle était gaie, aimante ; j'\ tcii.iis hoaucoup.
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Je craignais de la perdre par la maladie, car elle toussait.
Une ouvrière me conseilla de lui donner une poudre affichée dans tout Paris connue préservant de la maladie ; je la priai de m'en apporter, et le lendemain je lis prendre à ma petite chienne la dose qu'on m'avait désignée. J'avais dit d'enfermer la chienne dans la cuisine. Au bout d'une heure, j'entendis des plaintes, comme celles d'un enfant.
J'étais accourue dans ma chambre ; je pensais que cela venait de chez quelque voisin.
Bientôt ce ne furent plus des plaintes, mais des cris, des gémissements lamentables.
On venait d'ouvrir la cuisine. J'entendis Marie défendre à la chienne de sortir ; la pauvre bête passa entre ses jambes et vint tomber à ma porte ; j'entendis geindre plus près, j'ouvris et je vis ma pauvre Blanchette couchée en travers. Une bave blanche lui sortait de la gueule ; ses yeux étaient ternes ; elle remua un peu sa queue en me voyant, voulut se lever pour venir près de moi : à peine relevée, elle retombait ; elle tendit une dernière fois ses pattes et tomba morte à mes pieds, sa langue sur ma main.
Gelamefitune véritable peine. Peut-être est-ce
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une honte de pleurer un cliien, mais j'avoue que je fondis en larmes.
J'avais empoisonné cette pauvre bête avec une trop forte dose.
J'ai toujours été superstitieuse. La mort de ma chienne n'était pas seulement un chagrin ; cela me parut un mauvais présage. Mon logement ne me plaisait plus; j'y étais toute triste.
Nous avions plusieurs ouvrières. Une venant à nous manquer, ma mère me pria d'aller chez une femme qui s'était présentée, et qui avait indiqué son adresse rue Coquenard.
Je mis un châle, un chapeau, un voile, et je partis par le faubourg Montmartre.
Je marchais lentement, quelque chose d'invisible semblait m'altirer en arrière; je me retournais comme si je cherchais quelqu'un. J'eus envie deux fois de revenir ; enfin je touchais le coin delà rue. J'entendis un bruit sourd, plusieurs voix crier, et je vis tout le monde courir. J'avançai; plusieurs personnes entouraient quelque chose à terre.
Je courus, j'écartai des deux mains ; on ramassait une femme. Je poussai un cri aiïreux ; je pris la main qu'elle me tendait, qui s'accrocha à la mienne ; ses cheveux blonds s'étaient dénoués et lui cachaient une partie de la ligure; je les écartai de la main gauche; ses beaux yeux, jadis si
brillants, se ternirent comme glacés sous mon haleine.
— Adieu ! murmura-t-elle ; et sa main me serra plus fort.
— Marie! criai-je en l'embrassant, Marie! reviens à toi... Mon Dieu! quel malheur! Elle n'est pas morte, n'est-ce pas ? elle va revenir?...
Un monsieur âgé, qui lui touchait le front, me répondit en ôtant son chapeau :
— Tout est fini !
Je me sentis une déchirure au cœur qui fit passage à un torrent de larmes.
On la remonta dans sa chambre ; c'était une mansarde garnie; je suivais ce triste cortège. Elle n'avait laissé qu'une lettre et priait qu'on la remît à son adresse, sans l'ouvrir.
Je vis bien que c'était la misère qui l'avait poussée là.
On retendit sur son grabat; un médecin dit qu'elle s'était cassé la colonne vertébrale, rompu les liens du cœur, et que la mort avait dû être instantanée.
Ses yeux étaient restés ouverts; ses joues étaient creuses; ehe était maigre.
Je connaissais celui à qui était adressée cette lettre, je me promis d'aller le voir; mais en atten-
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(lant, je lui envoyai tout de suite la lettre par un commissionnaire.
II y avait beaucoup de monde dans celle chambre. On me demanda si je connaissais les parents de celte i)auvre morte. Je répondis que non.
On questionna la femme qui lui louait; on demanda s'il y avait longtemps qu'elle demeurait chez elle?
— Non, il y a à peu près deux mois, .le lui avais donné congé parce que c'est une lille inscrite à la police. J'ai une demoiselle, '^a ne pouvais pas la garder.
— Avait-elle des amis? Venait-il tlu monde la voir ?
— Non, monsieur, elle n'a reçu personne depuis qu'elle est chez moi. Je crois qu'elle a toujours été malade.
On écrivit tous ces détails.
Je lui fis cadeau de sa dernière robe; j'envoyai un drap, un bonnet ; je n'eus pas le courage d'assister à sa loilelte. Je recommandai qu'on lui arrangeât bien les cheveux. Elle en avait si soin. Je me rappelle qu'un jour elle me disait :
— Pour rien au monde je ne voudrais nidurir à ^h()^|>i(•e , craiittr (ju'ou ne me cou[)e les cheveux.
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Son amant, me disais-je, va la faire enterrer; je veux aller le trouver.
Je rentrai chez moi désespérée. Tout le monde fut consterné de cette nouvelle. Bien qu'on ne la connût pas, c'était une triste histoire.
Son arnant demeurait rue Racine; je me fis conduire en voiture, car je n'avais pas la force de marcher. 11 était quatre heures quand j'arrivai à la porte de son hôtel.
J'entrai chez le concierge; la première chose que je vis sur la table fut la lettre de Marie; il n'y était donc pas !
Je demandai si l'on savait où il était, qu'il fallait absolument que je lui parlasse.
Le portier ne parut guère disposé à l'aller chercher; mais sa femme, plus aimable, me dit qu'il était à l'estaminet à côté, que je n'avais qu'à le faire demander.
Je m'adressai à un garçon : on l'appela dans une salle de billard.
— Qu'on attende chez moi, dit-il, je Unis une poule.
J'allai l'allendre chez son portier, après avoir recommandé au garron de le prier de se presser, parce que j'avais une chose importante h lui coinmuniiiuer.
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— Il répondit qu'il ne se dérangerait pas pour un empire !
J'attendis plus d'une heure ; enfin, il arriva, débraillé, plein de blanc.
C'était un étudiant de quinzième année ; encore jeune, assez beau de sa personne, aussi mauvais sujet qu'il est possible de l'être.
— Ah! c'est vous! me dit-il ; pourquoi n'êtesvous pas entrée? Vous auriez pris l'absintbe avec nous. J'ai gagné la poule.
— Ne riez pas, mon ami, je vous apporte une triste nouvelle; lisez cette lettre.
Et je lui montrai celle de Marie, restée sur la table.
— Encore ! dit-il. Si c'est pour ça que vous êtes venue, vous auriez pu rester chez vous. Ah ça ! je n'en serai donc jamais débarrassé?...
Et il mettait les mains à son front comme un homme exaspéré.
— Je lui ai défendu de m'écrire ; je ne veux pas hre ses lettres.
Et il fit un mouvement pour la déchirer. Je lui arrêtai les mains.
— Lisez celle-là, lui dis-je, c'est la dernière que vous recevrez !
— Elle m'a dil ça cent fois. J'en ai dix en haut (jue je n'ai pas ouvertes...
— Vous avez eu tort ; vous auriez peut-être évité un grand malheur... Celle-là est bien la dernière... Elle est morte !
— Morte 1 fit-il en me regardant.
— Oui, morte! Elle s'est jetée par la fenêtre, et n'a laissé que cette lettre pour vous.
Il prit sa clef, demanda s'il y avait du feu chez lui et me pria de monter à sa chambre. Entré, il ôta sa casquette, jeta ses cheveux en arrière, décacheta sa lettre. Elle était de huit à dix pages. Il alluma une bougie et lut...
11 fit plusieurs mouvements de tête pendant l;i lecture, mais il ne versa pas une larme.
Pauvre Marie ! voilà l'homme qu'elle aimait depuis six ans, et pour lequel peut-être elle s'était tuée.
Enfin, il me dit : « C'est un malheur irréparable ; je n'y puis rien. C'est pourtant ce qui pouvait lui arriver de plus heureux. J'ai depuis un an, une autre maîtresse que j'aime beaucoup; je m'en suis caché dans les premiers temps, mais Marie me suivait; elle a tout découvert. Je n'avais rien à lui apprendre ; je résolus d'en finir une Ixmne fois; je lui dis que je ne l'aimais plus, que je gardais l'autre, qu'elle me laissât tranquille. Alors, ce furent des larmes, des cris qui m'irritèrent. Je la pris en grippe. Un soir eUe vint avec
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la résolution de me luer... elle avait un couteau ! Je fis monter ma maîtresse, et j'enfermai Marie dans une chambre vide, à coté, pour que sa colère eût le temps de se passer. Comme elle faisait du tapage, j'allai passer la nuit hors de chez moi.
— Gomment, vous n'avez pas eu peur de son désespoir?
— Non. On lui a ouvert quand j'ai été parti, en lui disant que, si elle venait encore faire du bruit dans la maison, on irait chercher la garde pour l'arrêter.
— C'est mal, ce que vous avez fait là ; vous n'avez pas de cœur.
— Si fait, j'ai du cœur, mais je ne pouvais pas la souffrir; j'aurais bien voulu vous y voir... Je ne connais pas de supplice pareil à celui d'avoir à côté de soi (|uelqu'un qui vous tourmente d'un amour qu'on ne partage pas... Un saint s'emporterait, .le n'ai qu'un regret, c'est de ne j)as avoir eu pour elle ce que j'ai pour une autre; cela ne se commande pas. Si elle n'avait voulu que mon amitié, je la lui aurais gardée, car c'était une bonne fille. Je regrette aujourd'hui de l'avoir tant rudoyée ; mais elle n'avait pas de cœur ; j'avais beau lui rn faire, elle revenait tout de même.
— Parce qu'elle vous adorait ; vous étiez sa
faiblesse... C'est dur à vous de lui reproclier d'avoir manqué de cœur. Est-ce que vous croyez qu'il n'en faut pas pour se tuer... à son âge ?
11 relut la lettre sans plus d'émotion que la première fois.
Je l'appelais en moi-même : cœur de pierre. Les filles de marbre n'avaient pas encore été inventées.
On frappa... 11 avait retiré sa clef.
— Qui est là? demanda-t-il.
— Moi ! dit une voix, de femme.
Il posa sa lettre et fut ouvrir. Je vis entrer une petite brune, le nez en l'air.
— Tiens ! dit-elle en me regardant, vous recevez Mogador ? Fallait me faire dire de ne pas monter... Et elle fit mine de s'en aller.
11 s'empressa de la retenir.
Je compris alors que si la pauvre Marie avait passé sous les fourches de celte pécore, elle avait dû en voir de dures.
Je pris la lettre, pour que cette (emme ne la vil pas.
La scène qui se passait entre eux me fil comprendre que celle-là se chargerait de venger Marie. Elle lui disait :
— C'est encore ta Marie qui t'envoie cliercher?.. Vas-y, mon cher, ca m'est l)ien ég.il; ce n'est j);;-;