UN SOUPER AU CAFÉ ANGLAIS
La mort de Lise marque une des phases les plus tristes de ma vie. J'étais tombée dans un découragement profond. Les espérances ambitieuses qui m'avaient soutenue s'étaient évanouies. L'exaltation qui m'avait portée à mettre fin à mes jours s'était affaissée. Mon dégoût pourl'exislencen'avail pas diminué; seulement mon courage, pour en rejeter le fardeau, n'était plus le môme. Le mal dont je souffrais, c'était une défiance absolue, invincible; je le pensais, du moins.
Je ne croyais plus ù l'affection; je ne croyais qu'à l'amour du jour, <i l'amour sans dévouement et sans lendemain. Mon Ame en était saturée.
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On m'a bien souvent reproclié d'avoir torturé ceux qui m'ont aimée. Si j'avais eu ce malheur, je pourrais au moins me rendre cette justice, que je n'ai jamais agi par méchanceté et par calcul. Le doute qui me dévorait le cœur a seul inspiré ma conduite, et a pu me donner quelquefois l'apparence de l'ingratitude et de l'insensibilité. L'incrédulité, dans le cœur d'une femme, est pour cette femme une poignante souffrance; mais elle lui donne sur les autres caractères une force et un ascendant presque irrésistibles.
J'appris alors une nouvelle assez étrange, qui m'impressionna d'autant plus qu'elle se rattachait aux idées, aux sentiments et aux doutes qui vibraient douloureusement en moi, depuis la mort de Lise.
Cette nouvelle était relative au pauvre pianiste, que j'avais accusé d'inconstance, en me raillant moi-même d'un instant de faiblesse et de crédulité.
On vint me dire qu'apri^'s notre séparation, II... avait eu un grand cfiagrin; il était tombé malade, sans qu'il fût possible à la science de déterminer le caractère de sa maladie. On lui conseilla la (.listraclion; il partit pour l'Ilalie, visita Uonie, s'v ht callioHque et entra dans un couvent. J'avais bien de la peine à croire, comme on me l'assurait.
que celte détermination eût été causée par la douleur qu'il avait ressentie de notre séparation ; en C tout cas, il avait été bien inspiré, et je répondis en souriant, à la personne qui me contait celte liisloire, que si je damnais tous mes amis comme celui-là, l'Église me devrait une récompense. Au fond de l'âme, pourtant, j'étais plus émue que je ne voulais le paraître.
J'avais mon logement en horreur : je n'y avais pas été heureuse, et, pour ne pas y rester, je passais les nuits dehors.
Deligny avait repris ses habitudes de dissipation, .le le suivais, je criais bien haut pour ne pas entendre ma tristesse. Ma santé était profondément altérée, depuis ma tentative de suicide. On n'avale pas impunément le gaz d'un boisseau de charbon; je toussais, j'avais le feu à la poitrine; je buvais du Champagne pour l'éteindre; je me figurais mourir comme Lise. Mais loin de m'effrayer des approches de la mort, je l'aurais acceptée comme un bienfait.
Une pareille situation d'esprit ne contribuait pas à rendre mon iiumcur égale. Je tyrannisais Deligny. A toutes ses protestations de tendresse, je répondais invariablement :
— Vous m'aimez aujourd'hui; vous le dites au moins. Que je tombe malade, vous me laisserez là
comme un chien ; que je meure, vous ne me donnerez pas un regret.
Rien ne pouvait m'ôter celte idée de la tête.
J'avais fini par réussir à m'étourdir. Un souper en amenait un autre; je ne dormais plus: je trouvai le repos de mes souvenirs.
Au milieu des désordres de cette folle existence, je m'étais liée avec une petite femme qui était venue au magasin; elle était gentille, spirituelle et insouciante du lendemain. Celte femme était la maîtresse de Brididi.
Elle m'avait d'abord détestée ; elle était venue me voir par curiosité et s'était attachée à moi. Nous devînmes amies. Comme cela, elle me surveillait et était sûre que je ne m'occupais pas de son cher Brididi, qui, de son côté, m'avait, je crois, tout-à-fait oubliée. Deligny étant parti pour M..., je me trouvais seule et je passais beaucoup de temps avec elle. Sa gaîlé était intarissable, son cœur était i)on, trop bon même, car elle avait une grande faiblesse en amour. Brididi en abu^ait un peu; il était tout fier d'inspirer une si grande passion. Il avait raison, du reste; elle était vraiment charmante : une jolie taille, de jolis yeux, de jolis cheveux ondes qni lui valurent le nom de Frisette.
Ce que j'aimais surtout en elle, c'était sa lionté ;
DF, CKLESTE MOGADOR 2:r.
elle rendait service à qui elle pouvait et se cachai l pour éviter un reraercîment ; n'ayant que six sous pour prendre l'omnibus, elle les donnait à un l>auvi'e et faisait sa course en chantant. Si l'énergie manquait dans cette tête et dans ce cœur, il y avait, en revanclie, de bien excellentes quaUtés.
Ces qualités avaient survécu au vice, qui lo^ étouffe chez tant d'autres femmes. Quand ma folie parlait raison, elle écoutait, m'approuvaii ; enfin, je l'aimais beaucoup.
Je ne sais laquelle de nous deux mena l'autre ;i un souper au café Anglais. Je m'y rendis, comme j'allais à toutes ces parties, par désœuvremenl. sans me promettre beaucoup de plaisir. J'étais loin de me douter que cette soirée exercerait une influence décisive sur ma vie et en préparerait peut-être le dénoùment.
Je me trouvai, à ce souper, en pays de connaissance. Je reconnus plusieurs personnes que j'avais vues chez Lagie.
Le fond de mon caractère a toujours été sérieux. Le temps que d'autres consacraient à dire ou à écouter des folies, je l'employais en général à me rendre compte îles caractères avec lesquels j'étais en contact, et à lire en quelque sorte les physionomies nouvelles que je rencontrais.