‹ Mémoires de Céleste MogadorChapitre 18 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

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Mon attention se fixa d'abord sur un jeune homme de trente ans environ, grand, maigre, brun, paie; le front d'une largeur et d'une hauteur ridicules; la figure allongée, mince du bas, les yeux grands et noirs, le nez i)oinlu, la bouche moyenne, les dents gâtées... Il avait quitté son habit; je voyais au travers de sa chemise fine se dessiner ses éi»aules maigres, étroites, qui annonçaient une mauvaise santé. 11 ordonnait le festin, commandait en maître; quelques femmes l'entouraient, il leur répondait d'un air protecteur.

En attendant qu'on servît le souper, il se mil au piano; il était bon musicien, mais il faisait trop de grimaces, de contorsions; ses mains osseuses me faisaient l'effet d'araignées. Je ne lui fis aucun compliment; il en parut étonné.

Pendant le souper, il m'attaqua. Il avait de l'esprit, mais un de ces esprits impossibles à dépenser avec d'autres qu'avec certaines femmes; un esprit brutal, malhonnête, ne reculant pas devant la [)lus grosse injure i»our un mol drùle. 11 parlait toujours de lui; il faisait, à ce qu'il disait, tout mieux que personne. Sa noblesse élait la meilleure, sa fortune la plus grande ; nul n'était brave comme lui.

Toutes ces forfanteries me juirlaicnl snr les

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nerfs. Je n'avais rien répondu à ses provocations, mais je faisais provision de colère, et déjà je lui avais donné un surnom que j'avais glissé dans l'oreille de ma voisine et qui l'avait fait rire de bon cœur, tant il s'appliquait bien au personnage. Je l'appelais le Faucheux,

Ce qui augmentait ma mauvaise humeur, c'est que j'étais placée à côté d'un grand homme trèsbeau, très-content de lui-même, qui faisait tout au monde pour attirer mon attention sur ses larges épaules et sur sa poitrine bombée; il était bête comme une oie et vaniteux comme un paon. C'était un bellâtre. L'oreille ouverte aux sarcasmes du Faucheux, je perdais la pantomime de mon voisin, ce qui le mit de fort mauvaise humeur.

Cela commençait mal. Je n'avais encore rien dit et j'avais déjà deux ennemis.

Le Faucheux semblait avoir pris à tâche délasser ma patience.

J'étais le point de mire de toutes les plaisanteries.

La colère finit par me monter au cerveau, et je débutai avec d'autant plus de vivacité que je m'étais contenue plus longtemps.

— Monsieur, lui dis je , voulez-vous avoir la bonté de me laisser tranquille? Voilà une heure

que j'écoule vos sottises. En ne vous répondant pas, je croyais vous avoir fait comprendre que votre esprit n'était pas de mon goût. Les araignées ne me font pas peur, mais elles me dégoûtent, et quand elles s'approclient trop i)rès de moi, je les écrase. Ainsi , grand Fauclieux, ne vous occupez pas plus de moi que je ne m'occuperai de vous.

C'était dur; mais j'avais été cruellement provoquée, et je n'ai jamais brillé par la patience.

L'épilliète de grand Faucheux mit immédiatement les rieurs de mon côté. Il y a dans toutes les réunions, petites ou grandes, un sentiment de juslice qui se fait jour.

On comprenait (]ueles attaques dont j'avais été Kobjetme donnaient droit, de mon côté, à une assez grande latitude.

Mon adversaire devint furieux. Il ne s'attendail pas à de senihlaljles représailles de la part d'une de ces pauvres filles, liabiluées ?i courber la lèîe sous le joug de la fatuité opulente. 11 n'avait pas encore eu le temps de réllé(liir (pi'un galant homme ne gagne jamais rien à se disputer avec une femme, (pielle que soit cctto feinnio.

il reprit la balle au bond.

— Qui donc, s'écria-l-il a amené cette...

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Et il en débita tant sur mon compte que j'en fus étourdie.

Il se fit un grand silence. Chacun comprenait que cela allait devenir dnMe.

C'était la mode, au surplus, dans les soupers arrangés par ce Faucheux : il lui fallait une victime à qui il ffct dégoiser son catéchisme poissard. J'avais été choisie par lui pour ce jour-là ; mais avec mon caractère, il était mal tombé.

Mon beau voisin , qui n'aurait pas eu assez d'esprit pour venger lui-même ses injures, et me pue mes dédains , faisait cause commune avec mon ennemi, et l'appuyait du regard et du geste.

Frisette seule ne s'amusait pas de cette scène. La pauvre enfant comprenait qu'il y avait un gros orage amoncelé sur mon cœur; elle avait peur de me voir passer les bornes, et craignait que je ne me misse sur les bras quelque méchante affaire. File vint à moi et, me parlant tout bas , me supplia de quitter la place et de partir avec elle. Je la fis asseoir et lui répondis tout haut :

— Pourquoi donc m'en irais-je? monsieur est à bout. J'aurais peut-être dCi ne pas venir; c'est la première fois que j'assiste à un souper d'hommes d'aussi bonne compagnie. Comme monsieur le disait, tout-à-l' heure, je suis entrée ici libre, sans condition ; je n'ai pas de rc^grets, car j'ai montré

du tact, et n'ai pas cherché à allirer l'allention. Monsieur n'a pas su imiter ma réserve. 11 n'est probablement pas plus que moi habitué au grand monde. Sans doute, il est nol)le d'hier ; il prend ses conquêtes bien bas pour se grandir. S'il n'y avait pas de femmes comme nous, où vivrait -il donc... au jardin des Plantes ?... .rai'feien payé mon écho en l'écoutant, je reste.

Sans m'en douter, j'avais frappé juste : c'était un parvenu ; il pâlit et se mordit les lèvres.

La réflexion lui était revenue , et je crois qu'il commençait h regretter de s'être attaqué à moi. ,

J'avais, sans m'en douter, pendant le feu de cette discussion, gagné un allié qui, touché de mon courage, s'intéressa à ma cause et rompit une lance en ma faveur.

C'était un jeune homme que je n'avais pas encore remarqué, quoique assurément il méritât, plus que toutes les autres personnes présentes, de fixer mon attention.

— Ah ça, messieurs, dit-il d'une voix, douce et fière, est ce que cela ne va pas bientôt finir? Vous vous mettez deux contre une femme ! ce serait déjà trop d'un seul.

Et, s'adressant j)lus parlicuUèremenl au Faucheux, qu'il paraissait connaître intimement :

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— Mon cher, je ne reconnais aujourd'hui ni ton bon goût, ni ta magnificence ordinaires.

— Comment donc, reprit le Faucheux, qui crut voir dans cette idée mi moyen de retraite honorable, si j'ai blessé l'amour-propre de mademoiselle, je suis tout prêt à lui accorder une réparation. Vous savez très-bien, mon cher, que si j'ai le tort de taquiner ces filles-là, fai le bon goût ds les payer. Puisque vous vous êtes déclaré son ciievalier, fixez vous-même la rançon.

— Quinze louis !

— Quinze louis! soit! elle les aura demain.

— Demain! c'est bien tard, dit mon champion, qui se montra impitoyable, parce qu'il savait que le Faucheux passait pour être plus libéral en paroles qu'en actions.

— Je ne les ai pas sur moi.

— La belle affaire! Vesparoz te les prêtera.

Il n'y avait pas moyen de reculer; l'amourpropre du Faucheux était en jeu. 11 sonna. Vesparoz, le maître-d'hôtel du café, parut.

— Apportez- moi quinze louis, lui dit le Faucheux.

Un garçon rentra, portant sur un plateau la somme demandée.

— Remettez cet argent à mademoiselle Céleste.

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