‹ Mémoires de Céleste MogadorChapitre 2 sur 26 · G MÉMOIRES · texte numérisé non relu

G MÉMOIRES

— Joues-tu ce soir? me dit-elle en ouvrant la croisée.

— Oui, tous les soirs.

— Eh bien! j'irai te voir aujourd'liui avec mon êpoujc.

Je la quittai. Je la vis le soir, dans une avantscène du rez-de-chaussée, avec un petit homme blond mat, les cheveux frisés, portant lunettes. Il paraissait rempli d'attentions pour elle.

Elle me fit prier d'aller dîner le lendemain avec eux. Elle me dit, avant (ju'il arrivAt. (pi'elle ne pouvait pas le souffrir, mais (pi'il l'aimait tant qu'elle avait pitié de lui; que c'était la bonté même.

En effet, il m'intéressa; il avait l'air si honnête, si tendre; il faisait montre de si beaux sentiments, que je fus enchantée de lui, et que je fis promettre à Lise de mieux le traiter.

— Voyez-vous, mademoiselle, me dit-il le soir en me reconduisant, en ce moment, je ne puis pas faire tout ce que je veux pour elle; mais je vais avoir beaucoup d'argent d'une propriété (|ue je fais vendre : je lui donnerai tout.

A quelques jours de là, j'entendis conter, au foyer (hi lln'';Uro, i\uv la reine Pomaré était arrêtée (•(imiiic ((impHic d'un vol lr('s-im[)()rl<iiil ddiil <»n rcdicriiiait 1»'-^ autniis.

Je ne pouvais pas croire cela, et, d'ailleurs, je n'ai jamais pu supporter entendre dire du mal de mes amies. Je donnai des démentis à toutes ces vipères qui, ne m'aimant pas, étaient enchantées de me faire de la peine.

Une vieille duègne, qui, du reste, avait été trèsbelle, disait :

— Parbleu ! des sauteuses comme cela, ça fait tous les métiers.

— Ali ! reprenait une ingénue de trente ans, si j'étais juge, je la condamnerais à la prison pour toute sa vie.

Rien n'est mécliant comme les vertueuses par force. Celle-là était si sèche, si laide, que je ne pus m'empêclier de lui dire ■

— 11 faudrait mettre en prison toutes les femmes un peu jolies; la disette en viendrait et vous trouveriez peut-être votre placement.

— Taisez-vous, me dit une de mes camarades ; ne vous querellez pas ainsi sans savoir ce qui en est : vous pourriez vous compromettre.

Dès que le spectacle fut fini, je courus rue de la Michodière. La maîtresse de la maison me dit qu'on lui avait recommandé le plus grand secret: mais qu'à moi, elle allait tout me conter... Je devais être au moins la centième confidente.

— Hier, me dit-elle, il s'est présenté un homme,

fort bien mis, qui m'a demandé quelle chambre habitait M"e Lise etcomment elle vivait. Je crus que c'était son père, dont elle a si peur, et je répondis à cemonsieur que j'ignorais sa mani('rede vivre.

— Oh ! elle se cache : preuve qu'elle est coupable. Il fit signe à deux autres messieurs, qui entrèrent également, et ils montèrent tous trois à sa porte, en me faisant signe de les suivre. Je vis bien que c'étaient des agents de la police.

— Frappez vous-même, me dirent-ils. 11 faut qu'elle ouvre sans avoir peur ; un papier est vite brûlé.

Je fis ce qu'on me disait.

— Lise m'ouvrit en chemise. En voyant tout ce monde, elle voulut repousser la porte, mais elle n'en eut pas le temps; les trois hommes étaient entrés : deux s'étaient placés à coté d'elle, de manière cl l'empêcher de faire un mouvement.

La pauvre fille était si pâle que ça me fendit le cœur.

— Habillez-vous, dit un de ces hommes, i)endant que les autres visitaient les meubles, prenaient les jiapiers; hahillcz-vous donc, vous allez nous suivre.

— Vous suivre ! dit l.isi'; où donc?

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— Parbleu! pas à Mabille, dit l'homme, mais à la Préfecture.

— A la Préfecture! moi! Mais qu'ai -je donc fait?

w- Ah ! si vous n'aviez que dansé, vous n'auriez fait de tort qu'à vos jambes.

— Mais, monsieur, je n'ai fait de tort à personne.

— C'est ce que le juge d'instruction verra ; en attendant, dépêchons.

— Un juge d'instruction ! vous m'arrêtez donc comme une voleuse ?

— Ou complice, dit l'homme; c'est la même chose.

— Moi ! cria-t-elle en enfonçant ses deux mains dans ses clieveux en désordre; et vous avez i)u croire que vous m'emmèneriez vivante ?

Elle s'élança dans la seconde pièce, où sans doute elle voulait prendre un couteau; maison s'empara d'elle avant qu'elle n'eût ouvert un meuble.

— Voyez-vous, mademoiselle Céleste, cette scène me lit un mal aflieux. Ses cheveux étaient é[)ars; elle était prescpie nue, car elle avait cessé de s'habiller. On la tenait le plus doucement possible. Elle se jetait à terre, frappait sa tête; je la

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crus loUe! Voyant son désespoir, ils commencèrent à la traiter plus doucement.

— Allons, mon enfant, ne vous mettez pas dans cet état; on ne vous fera peut-être rien. Si vous n'êtes pas coupable, vous sortirez de suite. Allons, allons, pas de bruit ; personne ne le saura. Vous vivez malheureusement avec des gens que vous ne connaissez pas assez, qui peuvent vous tromper sur leurs ressources, sur leurs moyens d'existence.

Et les trois hommes l'enlevèrent de terre pour la placer dans un fauteuil.

Elle avait les yeux fixes et paraissait ne pas entendre. Elle se leva, comme si elle avait pris une résolution, i»uis elle s'habilla, silencieuse, l'œil sec. On ne perdait pas un de ses mouvements. Elle me demanda si monsieur était venu.

— Non, lui dis-je, je ne l'ai pas vu.

— Tout m'abandonne! Allons, je suis prêle. Ail ! misérable que je suis! vdilà où cette vie devait me conduire! Je voudrais que toutes celles (jui marchent sur mes traces pussent me voir en ce moment.

Un avait fait avancer un fiacre. Ces messieurs lui prirent chacun un bras et se placèrent près d'(.'ll(! dans la voiture. Je la vis jeter sa tête en arrière; la voiture partit.

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La brave femme n'en savait pas davantage. Les informations qu'elle pouvait me donner s'arrêtaient là.

Je n'en revenais pas de ce que j'apprenais; je n'eus pas, du reste, un instant de doute sur l'innocence de Lise : je la savais incapable d'un acte d'improbité.

Je fis quelques démarches pour avoir de ses nouvelles; mais je dus être prudente, car j'étais moi-même sous une surveillance qui me désespérait, et mon intervention dans une affaire de cette nature aurait pu me coûter bien cher. Lise était au secret, rien ne pouvait lui parvenir.

Je fus vingt fois chez elle.

Je ne pouvais me remettre du coup que son arrestation m'avait porté; c'était la semaine aux mauvaises nouvelles.

Au moment où j'étais le plus triste, j'appris un nouveau malheur, qui m'impressionna d'autant plus vivement qu'il me faisait faire sur ma propre situation un cruel retour.

J'avais eu occasion de voir, chez Adolphe, un jeune homme qui avait une maîtresse charmante. KUe s'appelait Angéline; sa figure était fine, spirituelle au possible. Elle avait été inscrite trt'^sjeune; elle avait compris dans (pielle affreuse j)osjtion elle s'était mise. Aussi, sans être devenue

une vertu bien farouche, vivait-elle Irès-modestement avec son amant, qui ignorait sa position.

Je rencontrai ce jeune homme, un jour que je venais de faire chez Lise une nouvelle démarche qui ne m'avait pas plus servi que mes premières tentatives pour avoir de ses nouvelles.

— Ah! ma chère Céleste, me dit-il en ra'arrôtant par le bras , vous me voyez désolé. Nous avons fait une partie de bal masqué, il y a trois jours; nous étions une douzaine: nous avions fait un bon souper avant d'entrer à l'Opéra. Angéline avait un costume charmant. Vous savez comme elle danse bien ; on la regardait, on l'excitait à faire plus. Elle s'est un peu trop émancipée ; un sergent de ville lui dit qu'il allait la mettre dehors. Je descendais du foyer en ce moment. Mon ami, avec qui elle dansait, répondit: ce fut une querelle, on les emmena au poste. Nous étions gris ; nous avons voulu employer la violence; on garda la pauvre fille. Quand elle eut rei)ris son sang-froid, un lui dit qu'elle allait t^tre conduite à la Préfecture de police. Elle ne se plaignit pas; elle demanda seulement la permission de monter chez elle, disant qu'elle ne pouvait se présenter en débardeur chez un magistrat. On l'accompagna en liacre. l'allé pria les agents d'attendre cinq miimtes, afin qu'elle

eût le temps d'écrire un mot à sa mère et à moi. Ces messieurs s'impatientaient, ils frappèrent, a Entrez! » dit-elle. En ouvrant la porte, ils la virent disparaître par la fenêtre, puis ils entendirent un corps tomber sur le pavé, fis trouvèrent deux lettres; on me remit celle-ci. Et il la lut en pleurant :

« Mon pauvre ami, je vais faire un saut bien pénible à mon âge : je n'ai pas vingt ans. Ce n'est pas la vie que je regrette, c'est toi ; ce n'est pas de la mort que j'ai peur, c'est de me défigurer sans me tuer : tu ne m'aimerais plus. Fais-moi enterrer ; si ma tète n'est pas mutilée, embrasse-moi. Je suis fille inscrite; depuis deux ans que je suis avec toi, je te l'ai caché : j'avais si peur de te déplaire! Je me suis soustraite au règlement ; j'ai été prise hier; j'aurai payé tout à la fois. J'aime mieux rendre mon corps à la terre que d'aller quelques mois à Saint-Lazare. Tu me plaindras 5 tu m'aurais méprisée. Ne me regrette pas plus que je ne vaux, mais ne m'oublie pas trop vite. Adieu ! »

— Et elle s'est tuée! dis-je, émue jusqu'au cœur.

— Non ; elle s'est cassé les deux jambes ; elle sera estropiée toute sa vie. Mais j'en aurai soin ; je ne la quitterai jamais.

J'avais envie de l'embrasser; je lui don-

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n<ii une bnnnp poignée de main en lui disant :

— Vous êtes un brave garçon, embrassez-la pour moi.

Il me quitta. Je regardais autour de moi tout effrayée, car j'étais dans la même position qu'elle.

Je trouvais Angéline heureuse, plus lieureuse que moi. Après un pareil malheur, il était impossible qu'elle n'obtînt pas d'être rayée, tandis que moi, je n'avais pas l'espérance d'atteindre de bien longtemps ce but de tous mes désirs, car ma maudite célébrité devait redoubler les obstacles.

Je n'avais pu me résigner à retourner à la Préfecture, avec ces femmes qui sont tenues de s'y présenter toutes les quinzaines, sous peine d'être punies.

J'étais en contravention: on aurait eu le droit de m'arrêter partout où l'on m'aurait trouvée. J'étais dans cette position de ne marcher qu'en tremblant. Je ne passais jamais sur les boulevards ; le quartier Montmartre étant rempli de femmes, la surveillance y était plus active qu'ailleurs.

Chaque fois qu'un homme me regardait , je croyais voir un inspecteur ; je courais de toutes mes forces, mon co'ur battait. Cette vio, toujours dominée par le sentiment (le la peur, était atroce ; je n'osais sortir ?» pied la nuit,

Un soir, on me vola ma montre, .l'y tenais beaucoup ; du jour où je l'avais eue, je me croyais en possession des richesses du Pérou : eh bien ! dans la crainte d'être obhgée de dire mon nom, je n'osai faire ma déclaration.

En entrant à Beaumarchais, je m'étais crue sauvée. Je m'imaginais que j'allais avoir un état, gagner de l'argent : c'était encore une illusion.

On m'avait reçue à bras ouverts; on me faisait jouer et danser tous les soirs, mais... on ne me donnait pas d'appointements.

Je demandai si cela irait ainsi longtemps? On me répondit que non, que le théâtre allait fermer.

Ce fut pour moi comme un véritable coup de foudre. La misère, à laquelle je me flattais d'avoir échappé, allait revenir, plus menaçante, frapper à ma porte.

Un hasard me tira de ce mauvais pas.

Un jour où je me sentais encore plus triste qu'à l'ordinaire, le désœuvrement conduisit mes pas chez une marchande à la toilette de ma connaissance, qui demeurait faubourg du Temple, n° 16.

Le malheur rend communicatif ; je lui racontai mes peines.

Il y avait chez elle un homme âgé, les cheveux

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gris, l'œil enfoncé, le nez courbé, des lunettes d'argent, des diamants plein les doigts, grand, maigre, mais bien droit et l'air vigoureux. C'était le propriétaire de la maison.

•Ce monsieur paraissait m'écouter avec intérêt, et me regardait surtout avec une attention dont je me demandais la cause, sans la deviner.

— Je crois, mademoiselle, me dit-il, après m'avoir bien considérée, que je suis à même de vous offrir un emploi plus avantageux que celui que vous allez perdre à Beaumarcbais ; jecherciie des écuyères pour l'Hippodrome. 11 nous faut des femmes jeunes et élégantes.

— Oh ! me dit M"" Alphonse, voilà votre affaire. Vous avez de l'adresse et du courage, vous apprendrez bien vite à monter à cheval. On va ouvrir un hijipodrome magnifique, l)arrière de ri']toile; vous serez l)ien payée.

Je demandai combien je gagnerais.

— Cela dépendra de vos dispositions et de ce (|ue vous saurez faire. Dès ù présent, je puis vous donner ceiil francs par mois, et je vous montrerai moi-iMénjo.

— Ma foi ! dis-je, c'est bien tentant; etvousme ferez un enu.igenienl ?

— Tout de suite, si vous voulez.

— Je pr(''férorais le théAlre ; mais gagner cenl

francs par mois ! cela vaut la peine d'y songer... D'ailleurs, je vous préviens que je mettrai tant d'ardeur que vous serez forcé de m'augmenter l'année prochaine. Eh bien ! j'ai réfléchi : c'esl fait. A quand ma première leçon ?

— La semaine prochaine, si vous voulez. Dès demain, je vous présenterai à mon fils.

Il sortit, en ayant soin de prendre mon adresse. Quand il fut parti, M'^e Alphonse me dit :

— Vous avez joliment bien fait de saisir la balle au bond ; vous y gagnerez toujours une chose, c'est d'apprendre à monter à cheval avec le premier maître d'équitation de Paris. C'est un homme bien remarquable que M. Laurent Franconi ; personne ne le remplacera : il vous fera faire en un mois ce qu'un autre ne vous ferait pas faire en un an.

Tout fut arrangé et signé le lendemain. Ma pièce finissait à Beaumarchais ; je (juittai le théAtre.

On dit qu'un malheur n'arrive jamais seul ; je crois (ju'il en est de même des bonheurs de la vie.

Je me sentais toute joyeuse; je courus chez Lise avec un heureux pressentiment. Il ne me (rompait pas; elle était revenue: on l'avait mise en liberté la veille au soir. Elle était si honteuse

qu'elle ne voulait voir personne. Je pensai que celte consigne n'était pas pour moi; je inontai au deuxième : elle était dans une toute petite chambre sur la cour.

La clef était sur la porte, j'entrai sans frapper. Je la trouvai étendue sur une petite couchette en bois peint, ses bras le long de son corps, la figure tirée, les yeux bordés d'un cercle noir. Elle râlait plutôt qu'elle ne respirait. Je lui pris la main; cette main était froide.

— Lise ! lui dis-je doucement.

Elle ouvrit les veux et me regarda sans me voir, car elle me demanda :

— Qui est là ?

— C'est moi; pardon de t'avoir réveillée ; mais ton sommeil paraissait pénible.

— Ah ! ma chère Céleste, je sais que tu es venue bien des fois; j'aurais dû aller chez toi, je n'en ai pas eu le courage : je suis brisée. Tu n'as pas pensé que j'avais volé, n'est-ce pas? me dit-elle avec des yeux égarés et en me secouant le bras.

— Non , puisque je suis là. Mais conte-moi ce qui s'est passé, car c'est un rêve.

— Oli! nie dit-elle, un in.'nivais rêve. Tu sais comme je fus enniienée. On visita mes papiers, et on no trouva rien ipii ]n)\ l.iirc croiro (pie je

fusse complice de ces hommes. Depuis quelque temps, on se plaignait que des envois d'argent faits par la poste n'arrivaient pas; on faisait des réclamations, des recherches : impossible de découvrir les coupables. 11 y a un mois environ, un jeune homme se présenta pour toucher un mandat dans un bureau de poste. 11 y avait là un monsieur qui, attendant de l'argent, venait faire une réclamation. Ce monsieur entendit prononcer son nom, et fut tout surpris de voir le jeune homme signer pour lui et tenir dans sa main la lettre d'avis que lui s'étonnait de n'avoir pas reçue. On fit arrêter ce jeune homme, on le fouilla ; il avait plusieurs lettres chargées décachetées, portant différentes adresses. D'abord, il ne voulut pas répondre, dire qui il était, mais il tinit par tout avouer : c'était une association. Ils étaient sept ou huit. Ils avaient un employé à la poste; chaque fois qu'une lettre était chargée, cet employé la volait, "el alors les associés allaient faire les recouvrements. Sans compter ces vols, qui étaient très-importants, ils faisaient un tort considérable au commerce, car, lorsque les lettres contenaient des valeurs (fu'ils ne pouvaient pas toucher, ils les brûlaient.

Tu as deviné quel était l'employé de la poste ; tu com[)rends quel soupçon ont eu les juges. On a cru qup j'étais complice 1 Une aihvsse, une hUlre

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oubliée chez moi, dont je n'aurais pas eu connaissance, et j'étais perdue !

11 m'a défendue, il paraît, tant qu'il a pu. Le magistrat qui m'a interrogée me disait toujours :

— Mais enfin, c'est pour vous qu'il l'a fait. Je lui répondais :

— Cela est possible, et j'en suis assez malheureuse; mais je ne me doutais de rien.

On est fort, va, quand on a pour soi l'innocence et la vérité.

On a rapproché des dates, et l'on a vu que longtemps avant de me connaître il faisait déjà les mêmes soustractions. C'est une affaire bien lamentable. Son père est un des personnages les plus im- |)ortants de Toulouse, et le premier parmi les plus lionorables. On a reconnu mon innocence et l'on m'a renvoyée ! mais je n'en suis pas moins perdue.

Que vais-je devenir? .le n'oserai plus me montrer!

— Il ne faut \nis ainsi se décourager; lu n'es pas coui)able. Reste chez toi quelque temps, ne le montre pas ; cela s'oubliera.

Klle lioclia la t(Me d'un air d'incrédulité.

— l'^l loi, me dil-elle, que fais-lu?

— .l'ai (initié le lliéAtre, j'entre à l'Hippodrome.

— Ali! j'ainiriais bien iiioiilcr à clicv;!!.

— \'.\\ bit'ii ! \tMi\-lii l'iiln'i' ;i riliiipoilidiiH'

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avec moi? Rien n'est plus facile; j'en parlerai à M. Franconi.

Elle sourit tristement.

— Non, non, ne parle pas de moi.

On frappa à la porte. Elle se cacha dans les rideaux et me dit:

— Je ne veux voir personne.

J'ouvris. C'était un grand jeune homme blond ; il n'avait pas de barbe. Sans être joli garçon, sa ligure était agréable.

— Peut-on voir Lise? me demanda-t-il presque bas.

— Oh ! c'est toi, Camille; entre, dit Lise, avant que j'aie eu le temps de répondre. Et elle l'embrassa bruyamment sur les joues. Camille, c'est personne, me dit Lise en riant.

— Non, dit le jeune honnue, je ne suis rien et je le regrette, car tu ne serais pas là.

— Nous verrons cela plus lard, dit Lise en lui serrant la main.

— J'ai eu bien peur, lui dit- il. Enlin, tu es libre; je pars, mon tuteur m'attend; je reviendrai bientôt. El je l'entendis sauler l'escalier quatre à quatre, comme un écolier.

— Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Lise.

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— (]'est i»resque un enfant, car il a dix-neul ans d'âge, douze ans de raison; il en convient luimême. Depuis quatre mois, il me répète tous les jours : « Vois-tu, Lise, je ne t'aime pas comme tout le monde. Si je voulais, peut-être qu'en te priant bien je pourrais t'avoir; eh bien! je ne veux pas, je ne serai que ton ami ; je souffrirais trop de te partager. A ma majorité, j'aurai une grande fortune ; alors lu seras à moi tout entière, je t'emmènerai bien loin, je te rendrai si heureuse que tu ne regretteras pas ta vie passée ! »

— Mais, est-il vrai qu'il aura de la fortune ? Prends bien garde maintenant aux aventuriers : cela ne me paraît pas clair.

— Oh ! il n'y a pas de danger; c'est le fils d'un commerçant immensément riche. Son père, en mourant, l'a conlié aux soins d'un tuteur, qui ne lui rendra ses comptes (]u'à vingt-un ans.

— Eli bien ! te voilà sûre de l'avenir. Je voudrais i)ien en dire autant.

— Kst-ce (|ue tu crois cela? me dit-elle en se leTnnt, Il m'aura oubliée depuis longtemps, ou bien je serai morte.

Elle se frappa la iioitrino, toussa et médit :

— ICntends-lu? \(^ sons le sapin.

— Allons ! tu es folle avec tes idées; tu \ivras

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plus longtemps que moi, et, dans ma famille, on va à cent ans. Je te quitte; je viendrai te voir dans le courant de la semaine.

Je partis bien joyeuse.

Lise était libre! et j'avais douze cents francs d'appointements!

L Hll'PUDRU Mt.

Ce n'était pas tout d'avoir le titre d'écuyère: il fallait apprendre mon métier. L'équitation et les fantaisies équestres ne s'improvisent pas plus qu'autre chose.

Je travaillais avec une ardt^ur extrême. Je jirenais jusqu'à deux et trois lerons par jour, toutes accompagnées d'une heure de trot h la française. Dans le commencement, je fus tr^s-fatiguée; je cracliais le san^, mais cela uv iii';ur(M;iit pas.

J'étais obligée de négliger beaucoup mes amis. Brididi fui celui qui en souffrit le ]>Uis, car il m'avait prise en grande affection.

Lorsque je l'avais vu ^o nionlrr un j^eu trop la

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tète pour moi, après nos communs triomphes à Mal)ille, j'avais pensé que le meilleur moyen de le guérir était de lui faire confidence des sentiments que j'éprouvais pour un autre. Ce moyen n'était peut-être pas bien bon : d'abord, M. Brididi ne se découragea pas aussi complètement que j'aurais pensé qu'il le ferait, et puis, comme je l'avais mis au courant des affaires de mon cœur, il protlta assez adroitement de ma rupture avec Adolphe.

Au moment de mon entrée à l'Hippodrome, il me faisait encore une cour très-vive.

On venait de faire une chanson sur Pomaré. On l'attribuait à un homme de beaucoup d'esprit (1). C'était sur l'air de la valse de Rosita :

0 Poiuiuc, ma .ieiinc et lollt' reine, Gaide loni;teip« la veive qui t'entiaiiie. Sois (lii raiicaiji toujours la souveraine Et que Chicar^pAlisse à ton regard !

Paie de fleurs, ton troue, chez Mabilie, A pour soutien tous nos joyeux viveurs. Mieux vaut cent fois régner là que surfile Oii vont cesser de briller nos couleurs.

et cinquante autres vers que j'ai oubliés. J'avais mes poètes. Brididi m'envoya une épîtrc

1 Uouiii'iix.

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