G« MÉMOIRES
La pauvre fille paraissait folle; elle me pria de l'accompagner. Je n'osai lui refuser.
Nous prîmes une voiture. Arrivées à l'Hôtel- Dieu, je présentai la lettre; on nous conduisit dans un bureau: c'était bien elle que l'on demandait.
Une jeune fdle avait été amenée, l'avant-veillè, et était morte le lendemain.
Du reste, dit le garçon de salle, vous allez la reconnaître.
— Allez, lui dis-je, je vais vous attendre là.
— Ah ! madame, criait-elle, ne me quittez pas, venez avec moi.
— Voyons, ma fille, du courage, ne pleurez pas comme cela, vous me faites mal, je vais avec vous.
Nous traversâmes une galerie vitrée, nous descendîmes quelques marches; pendant qu'on ouvrait un caveau, j'écoutais un bruit étrange : les Ilots de la Seine battaient en passant la muraille ; avec le vent, cela ressemblait à des voix, qui chuchottaient; la porte était ouverte, un froid humide nous vint au visage.
J'eus peur ; je fis un pas en arrière, la pauvre Marie aussi; le jour était sombre; le gardien alluma une mauvaise chandelle sur l'escalier. Mes veux s'étaient habitués à fobscurité du caveau et
je distinguai; il était long, éclairé par des croisées comme des soupiraux de cave, il n'}^ en avait que d'un seul côté; à droite en entrant, par terre, des deux côtés, il y avait comme des lits en pierre, de distance en distance; les uns étaient plats, les autres formaient un dôme assez élevé.
— Venez, nous dit le gardien, en mettant la main devant la lumière pour nous éclairer et la préserver du vent.
Je pris la main de Marie, nous étions au quatrième lit ; l'homme s'arrêta, me donna le flambeau à tenir et enleva le dôme. C'était un couvercle en osier couvert en toile cirée. Je tenais la lumière trop élevée.
— Regardez si c'est celle-là, dit l'homme.
— Ah ! madame, fit Marie, en me serrant le bras, ce n'est pas ma sœur.
J'éclairais le cadavre d'une femme que la maladie avait desséchée; c'était un squelette couvert d'une peau presque bleue. Je n'aurais jamais cru qu'on pût arriver à un pareil état de maigreur. Le mouvement que Marie avait fait m'avait donné une palpitation qui m'empêcha de dire un mot. Tous les lits recouverts étaient occupés; je n'osais plus faire un pas.
— Elle y est, j'en suis sûr, dit l'Iionune, je me serai trompé.
20?, MlîMOlP.r.S
11 leva un autre couvercle et dit :
— Regardez celle-là.
Marie poussa un grand cri que l'écho répéta de voûte en voûte. Elle venait de reconnaître sa sœur! J'oubliai ma peur. Elle avait soulevé la jeune fille dans ses bras, et lui parlait comme si elle pouvait lui répondre et la comprendre. Je voulais l'emmener.
— Non, laissez-moi, je ne veux pas la quitter. Augustine! ma sœur! réponds-moi donc! tu n'es pas morte? Notre mère est à Paris, elle mourrait si elle te voyait; réveille-toi donc !
Et elle secouait ce cadavre, dont la tête allait en tous sens. C'était affreux à voir; jamais cette scène ne put s'eiïacer de ma mémoire. Sans une gorge naissante qui dessinait la femme, je ne l'aurais pas reconnue. Son corps était couvert de grandes taches noires, ses cheveux coupés ras lui donnaient l'air d'un garçon; je ne pouvais revenir de mon étonnement. Je fis signe au gardien d'ôter Marie de là. Elle poussait des cris lamentables.
— Voyons, lui dis-je, ne troublez pas ainsi le lepos des morts; on ne doit pas crier près d'eux. Venez dans la chapelle... Et je l'entruinai iiors du caveau, malgré sa résistance.
Je demandai dans quelle salie .'lie était morte. On m'envdva à Sain(e-Mari(»,
Je voulais savoir quelle avait été sa maladie. Une sœur vint à moi et me demanda si j'étais parente du numéro quinze. Je me souvins de Saint- Louis, où j'étais sous ce numéro. Je répondis que non , que j'accompagnais sa sœur. Elle m'attira dans un coin et me dit :
— Je ne voulais pas raconter devant une parente comment on nous a amené cette malheureuse ; elle avait été ramassée par la garde, à la barrière de l'École ; on l'avait fait boire; elle s'était trouvée dans une rixe où on l'avait battue, car elle était noire de coups; on l'a conduite ici.
Un érysipMe s'est déclaré ; je lui ai coupé les cheveux. Elle m'a donné votre adresse, disant qu'elle était domestique chez vous. La fièvre l'a inise; elle est morte à quatre heures. Consolez sa S(eur: je crois que le bon Dieu a eu pitié d'elle en la prenant.
Nous descendîmes. On nous demanda si nous la faisions enterrer, si nous enverrions de quoi l'ensevelir. Je payai trente francs. J'enunenai Marie, que je crus folle pendant quelques heures.
Elle envoya chercher sa mère, à qui elle donna rendez-vous le lendemain, à dix heures, à l'Hutel- Dieu, pour voir sa fille Augustine. qui était bien malade.
Ce fut encore plus affreux que la veille. La
mère nous attendait à la porte, et dit à Marie :
— Tu ne m'as pas dit le nom de la salle d'Augustine.
Je dis bas à Marie de porter le linge pour sa sœur, de hâter les préparatifs ; je tâchais de gagner du temps. Un garçon descendit, sans doute par un autre escalier, et vint me dire :
— Madame, voulez-vous voir la jeune fille, avant qu'on la cloue? C'est l'usage, pour s'assurer qu'on n'a pas travaillé le corps.
— Qui donc veut-on clouer? dit la mère de Marie.
El elle suivit le garçon sans que je pusse l'arrêter. On mettait le couvercle quand elle arriva.
— Où est donc ma tille? Est-ce que c'est elle que vous voulez emporter?
Elle se jeta sur l'homme qui travaillait, le repoussa, se déchira les ongles pour enlever les planches. On céda, car elle avait le droit de voir. Elle écarta le linge, reconnut sa fille, tomba sur elle. On la releva, elle se débattait ; on la coucha sur des matelas à terre.
Marie fit enlever sa sœur, me priant de ne lias abandonner sa mère, qui tombait (luelquefois du haut-mal et qui avait une altaque-en ce moment.
Quand elle eut repris connaissance, je l'emme-
DE Cl^.LESTE MOGADOR 271
nai sans qu'elle se souvînt de rien. Marie lui rappela tout.
Je m'enfermai pour ne plus voir ces figures en larmes. Tout cela m'avait rendue malade; mes palpitations augmentaient ; je fus obligée d'envoyer chercher le médecin. Il m'ordonna beaucoup de choses . du repos et de fortes doses de sirop de digitale. Je ne fis que la moitié de ce qu'il m'avait prescrit : au lieu de me reposer, je passai quelques nuits. L'hiver était venu , je tombai plus sérieusement malade. On fui obligé de me saigner. Je pris le lit.
Une nuit que je pensais à Robert , et que mon cœur battait à son souvenir , je pris machinalement la bouteille de teinture de digitale ; au lieu d'en boire les quelques gouttes qui me calmaient toujours, j'avalai tout. Cela me fil un mal affreux; je disais au médecin que je suivais régulièrement ses ordonnances; je n'en faisais rien. Il ne comprenait pas l'impuissance de son art.
Tout le monde disait que je n'irais pas loin, que je m'étais frappée de la mort de Lise. Les personnes qui venaient me voir, ne sachant pas l'état de mon cœur, attribuaient mon dépérissement à celte cause. Ce n'était [)as la seule pourtant ; il y avait peut-être du vrai dans ce que disaient mes amis. Toutes ces fins malheureuses, qui venaient
se grouper autour de moi , m'atterraient, .le ne pouvais dormir sans voir cette fantasmagorie de songes que la fièvre, le chagrin grossissaient. Tantôt je me laissais aller, tantôt je prenais le mal corps à corps et je luttais l)ravement avec lui; mais toutes ces fatigues morales ne m'embellissaient pas.
Je savais que Robert avait lour une maison à M™^ Zizi , à Saint-James ; que s'il l'avait quittée, il avait toujours soin d'elle et se préoccupait de son sort. Je me demandais ce que cette femme avait pour être si heureuse!... Un jour, qu'assise ])rès d'un grand feu, dans ma chambre, je tâchais de réchauffer mon corps et mon esprit , un coup de sonnette fit trembler la flamme du feu. Marie était sans doute sortie , car un second coup, i)lus fort succéda au premier. Je me levai de mauvaise humeur d'être dérangée et en disant : « Qui donc sonne ainsi en maître? je ne pardonnerais cela (lu'à une personne au monde. »