CÉLESTE
Je cachetai cette lettre, je la misa la poste; je comptai les heures de son trajet. Au moment où il devait la recevoir, le lendemain, je mis la main sur mon cœur pour en arrêter les battements.
Heureuse lettre! il la tenait , il la lisait peutêtre. Je cachai ma faiblesse à tout le monde.
A Marie seule, ma bonne , à cette fille qui m'avait sauvé la vie, à Marie, je parlais de lui; une Heur, un bouquet fané étaient devenus un trésor.
Je n'avais pas demandé de réponse, mais j'en attendais une.
Marie entra dans ma chambre le lendemain; je ne pouvais pas encore avoir de réponse, pourtant je regardai ses mains; elle n'avait r\oi\, que l'air
embarrassé. Je lui demandai ce qu'elle voulait.
— Ah! pardon, madame, mais je ne sais comment Yous dire cela.
— Quoi donc? lui disje, presque impatientée.
— Après ça, madame est si bonne! Voilà ce que c'est : j'ai une sœur de mère qui a dix-sept ans; elle était venue à Paris pour apprendre un état, mais elle s'est sauvée. Je ne sais pas ce qu'elle a l'ait, maison l'a arrêtée. Ma mère m'a envoyé un pouvoir pour la réclamer à la maison de réclusion où on l'a enfermée. Elle sort demain ; je ne sais qu'en faire. Elle voulait entrer dans une maison ; ma mère ne l'a pas voulu.
— Ah! votre mère n'a pas voulu? Elle a bien fait.
— Je voulais demander à madame la permission de la loger dans ma chambre, en haut, jusqu'à ce que je lui eusse trouvé une place ou que nid mère vhit la chercher; elle va revenir en service à Ghoisy-le-Roi.
— Ma pauvre Marie, je le veux bien; mais elle ne pourra jamais descendre à rapi)artement; ma vie n'est pas assez régulière pour que je puisse lecevoir ouvertement une femme dans une fausse situation.
Augustine, c'était le nom de sa sieur, sortit le lendemain et vint (liez moi ; Marie la lit entrer Il i;;.
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dans ma chambre. C'était une grande jeune fille, mince, la tigure fine, délicate, presque blonde. Je pensai que cette pauvre fille, enfermée au cinquième étage, seule, dans un cabinet, allait s'ennuyer à mourir.
Je dis à Marie de la garder le jour dans sa cuisine, qui était, grande et assez éloignée de l'appartement, qu'elle raccommoderait du linge, que je lui donnerais tant par jour et qu'elle serait nourrie, jusqu'à ce qu'elle fût placée. Elle parut enchantée.
Nous reçûmes une lettre de sa mère, qui nous annonçait son arrivée très-prochaine. J'étais contente de la voir partir; j'avais bien regardé sa figure, elle n'avait pas l'air franc, son regard était hardi, elle était paresseuse. J'avais acheté deux robes d'indienne, on eut toutes les peines du monde h obtenir qu'elle fit la sienne. Cependant elle me paya sans le savoir sa dette de reconnaissance. Ce lut elle qui, venant de faire une commission, m'apporta une lettre de Robert que le concierge lui avait remise. Cela était bien simple, et pourtant je l'embrassai de joie; je m'enfermai, sûre que personne ne me verrait; je baisai l'écriture, le cachet
<( Ma chère Céleste, je ne vous ai pas répondu
plus lot, quoique j'en eusse grande envie. 11 ne faut pas m'en vouloir; soyez bien persuadée que j'ai de vous le meilleur souvenir, et que vous aurez toujours une bonne place dans mon affection. Mais, ma cbère enfant, vous connaissez ma position maintenant; j'ai des intérêts trop graves pour les négliger; je suis obligé de sacrifier mes jouissances présentes pour ma position à venir. Je suis content de vous savoir dans l'opulence ; je connais celui dont je suis condamné à envier le bonheur, mais bien certainement il ne sera jamais aussi heureux que je l'ai été près de vous. Je savais que vous étiez souffrante : j'ai des nouvelles de Paris.
» Si, comme vous me le dites, vous avez pour moi quelque affection, vous prendrez soin de votre santé; elle m'est chère. Quand on aime, on cherche à faire plaisir ; vous y réussirez en vous soignant.
» J'attends un de mes amis; mon vieux caslel va l'effrayer, son aspect est sombre; la nature et le pays sont superbes ; mais je crois que ce sont des beautés dont il fera peu de cas. J'aime celte tristesse et cette solitude. J'éprouve une joie mélancolique à me sentir séparé du monde entier ; l'imagination la plus froide deviendrait poétique, en face de cette belle nature.
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» J'habite une des vieilles tours du château. Ma fenêtre donne sur de magnifiques prairies en fleurs; au milieu coule l'Indre; l'horizon tout autour est fermé par des l)ois et des forêts splendides. Je voudrais être peintre, je vous enverrais des croquis de mon castd. On aime à deviner l'intérieur des gens auxquels on pense, on les suit presque de loin.
» Enfin, ma chère enfant , ma vie est maintenant tout autre, et je tâche d'oublier un passé trop enlrahiant.
» Adieu, ma pauvre amie, pardonnez-moi mon bavardage , en raison du plaisir que j'ai à causer une dernière fois avec vous. Soignez-vous bien ; gardez-moi une bonne [)lace dans votre souvenir.
» Je vous embrasse.
» Robert. »
Celte lettre me brûlait les duigls el les veux ; je cherchais un mot de tendresse , je n'v trouvais qu'indifférence et raison.
— Allons, me disais-je en larmes, tout est fini. Tout ce que j'ai fait d'efforts est perdu. Kieii (ju'en lisant son nom, je sens que je l'aime plus (|ue jamais! Que vais-je devenir?
Marie entra, elle m'annonça (|ue ,sa mère arrivait dans doux jours. La pauvre fille iinMail si al-
m: CKLESTli MOGADOn 2cr.
tachée qu'elle pleurait quand elle me voyait du chagrin; elle cherchait à me consoler. J'avais un peu de fièvre, je restai au lit.
Sa sœur était sortie sans rien lui dire; elle lui avait pris son plus beau bonnet, son tablier de soie. Marie était inquiète. C'était avec raison, car elle ne rentra pas, elle s'était sauvée. Sa mère arriva. C'était, je crois, son approche qui l'avait fait fuir; elle avait dit à sa scieur qu'elle ne voulait pas retourner avec sa mère. La pauvre femme, (jui ne l'avait pas vue depuis longtemps, partit toute triste pourChois.v-le-Roi, où on l'attendait.
Trois jours après le départ d'Augustine, Marie m'apporta une lettre qu'elle venait de recevoir, et qu'elle ne comprenait pas. Il y avait sur l'adresse : (( A mademoiselle Marie, chez mademoiselle Céleste. » En tête de la lettre , il y avait :
rt HOSPICE I)K L'ilOTKL-DlEU. ))
» Mademoiselle, veuillez passer, sous les vingl- (luatre heures, reconnaître une personne nommée Augustine... décédéc, hier à quatre heures (hi soir. ))
Je lisais bien, mais je ne comprenais pas non plus; il devait y avoir une erreur. Je dis à Marie d'aller voir de suite ce (]ue cela signitiait; qii'il n'était i)as possible cpjc sa sceur fiH morte.