‹ Mémoires de Céleste MogadorChapitre 25 sur 26 · CÉLESTE · texte numérisé non relu

CÉLESTE

Je n'avais jamais vu la mer; j'éprouvai que ce spectacle était bien grand, car il me consola. Mon admiration était mêlée d'un sentiment de tristesse et de mélancolie. L'aspect de la mer me rendait triste, tout en faisant une distraction à mes peines. Je me demandais comment des gens avaient le courage de confier leur vie à ces grands berceaux, appelés navires, qu'une vague soulève doucement un jour et [-eut engloutir le lendemain; vivre des mois entiers entre le ciel et l'eau m'aurait paru au-ilessus de mes forces. L'hôtel où j'étais descendue donnait sur la jetée; je voyais loin en mer. A force de fixer le mouvement des vagues, il me sembla remuer comme elles; je pris ma maison pour un vaisseau; j'eus peur, j'arrachai ma pensée et mes regards à ce tableau; je rentrai et fermai ma fenêtre. Il faisait froid; mais la journée était belle.

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.lean vint me demander si je voulais faire une promenade en mer avec d'autres voyageurs.

— Non, dis-je en me serrant dans mon manteau, par un mouvement nerveux d'appréiiension; j'aime mieux marcher.

Je pris son bras et nous sortîmes.

J'aciielai une foule de chinoiseries. Un coup de vent nous enveloppa si fort que je faillis être enlevée comme un ballon avec mes acquisitions. L'air qui s'engouffrait sous mes jupes m'inquiétait bien un peu; mais je ne voulais pas làclier mes petits pots! Je marchais plus vite que je ne voulais; heureusement , nous étions poussés du côté de la maison.

Le temps devint si noir qu'il faisait presque nuit à deux heures. J'arrivai sans accident ; je rangeai sur un meuble les fantaisies dont je venais de faire emplette. Le vent battait les maisons et les vitres en sifflant comme une furie.

— Quel temps! dis-je à Jean, comme j'ai bien fait de ne pas aller me promener en bateau, avec votre mer qui était comme une glace.

— Oui, me dit-il, c'est une vraie tempête ! c'est beau à voir, regardez!

Je m'approchai de la fenêtre, je fus elfrajée! Pourtant cette émotion me plaisait. Les grandes voix do la nntni'e caliiienljen s'h;itnionis,tnt avec

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elles, les voix des passions qui grondent sourdr-

ment dans nos cœurs.

— Vous trouvez cela beau ? lui dis-je; mais c'est à vous faire mourir de peur! Ces pauvres gens qui sont sortis, que vont-ils faire avec leur coquille de noix, contre une pareille bourrasque ?

— Bah! il n'y a pas de danger... ils ne doivent pas être loin!

Les flots arrivaient comme des montagnes, se i)risaient sur la plage; d'autres les suivaient, semblaient les écraser, et se reliraient on mugissant. Plus loin, au large, nous voyions d'immenses masses d'eau s'élever avec fracas et retomber sur elles-mêmes en entr'ouvrant de grands abîmes qui semblaient plonger jusqu'au fond des mers.

Parfois, il me semblait distinguer la pauvre |)etile barque comme un point noir.

— Les voil5, disais-je !... Ils s'enfoncent !

— Non, non, me disait Jean, ce sont des lames!

— Mon Dieu ! mais si un de ces géanls) les enveloppe, ils sont perdus!

Oubliant le froid, nous ouvrîmes la fenêtre. Beaucoup de monde était sur la porte au-dessous de nous; chacun, le cou tendu, l'u'il lixc. clierciiait les promeneurs.

hans la foule, lu) Ikmiuiio x' (lé-;(ilail cl disait :

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— Mon Dieu! pourquoi ai-je permis à mon tils de sortir ? ils sont perclus!

Il pleurait ; il était bien vieux. Ses cheveux étaient tout blancs... il me fit mal... je partageais sa peine; la barque m'intéressa encore davantage ! J'avais de bons yeux ; je les plongeais dans le lointain, pour tâcher d'apercevoir les promeneurs.

Ce fut moi qui les vis la première. J'étais si émue que, pour dire au pauvre père : « les voilà, » je faillis tomber par-dessus le balcon. Je l'engageai à monter près de moi pour qu'il vît mieux. On s'était procuré des lorgnettes; cela ne lui servait h rien : il avait la vue trop basse pour rien distinguer. Je lui indiquais tous les mouvements que faisait la barque. La vieillesse et l'enfance se ressemblent.

Quand je disais : « ils avancent, »le pauvre vieillard riait, me serrait les mains! Quand je les perdais de vue, il me poussait et semblait me faire un reproche, comme si je les eusse empêchés d'avancer.

— Les voilà! je les revois! ils luttent avec peine, mais ils avancent!

11 m'attirait à lui, me serrait presque dans ses bras, et me disait :

— Regardez, mon enfant, regardez bien!

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Cent fois, je les crus coulés. Ils étaient assez près pour que je les visse rouler comme une plume, monter, descendre! Us étaient près, mais sans pouvoir aborder. Deux heures se passèrent ainsi, deux heures d'angoisse. Enfin, ils arrivèrent, pâles, défaits, brisés par la fatigue et par l'émotion.

Le vieillard me quitta, courant aussi vile que ses jambes le lui permettaient, pour aller embrasser un l)eau grand jeune homme, qui pouvait avoir vingt-cinq ans. Je me disais en le voyant partir:

— ingrat comme un enfant! il ne me remercie pas d'avoir partagé ses terreurs.

Mais le soir, à table d'hùle, il vint se mettre près de moi. Son fils me remercia de l'intérêt que je lui avais porté et du service que j'avais rendu à son père.

Je m'étais trompée : au lieu d'une conquête, j'en avais fait deux. Le i)ère n'avait pas cessé de parler de moi! Il me trouvait charmante, adorable! J'étais jolie! je vous ai dit qu'il avait la vue basse! J'avais un esprit d'ange! je ne lui avais pourtant dit que quelques mots, mais je les avais répétés à satiété :

« Ail ! les voilà, ils sont sauvés! Ah ! mon Dieu, je ne les vois plus ! Si, les voilà ! ils avanconl ! n

Le (ils avait sans doute l'habitude de penser

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comme son père. Il devint plus qu'assidu, et, au bout de deux jours, il me déclara tout net qu'il était amoureux fou de moi.

Jean voyait bien ce petit manège, et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il le protégeait en se retirant. 11 détestait Robert ; il se serait sacrifié à tous mes caprices pour me faire oublier un seul nom, un seul souvenir.

Mon naufragé n'avait pas grand esprit ; il commençait à m'ennuyer beaucoup ! Il m'écrivait de si drôles de lettres que je ne pouvais m'empèclier de lui rire au nez. Quand je le rencontrais, il voulait toujours m'enlever, ou par terre ou par mer, cela lui était égal; il ne parlait de rien moins que de m'épouser, sûr, me disait-il, que son père lui pardonnerait un amour que lui-même avait fait naître. N'élais-je pas l'ange qui l'avait sauvé des flots par mes prières? Pourrait-il repousser celle qui avait sauvé la vie de son fils ?

Je dis à Jean que je voulais dîner cliez moi. Il me demanda pourquoi je ne voulais plus descendre. Je lui répondis quele père et le fils étaient fous; (ju'ils voulaient absolument faire do moi un ange; qu'ils méditaient un enlèvement, ce qui m'obligeait à prendre des précautions, pour ne pas les exposer à une si mauvaise capture.

— Je croyais que cela nous amusail? dit Jc.-ui.

Il 17.

29» Mh^MOlRES

— Je ne m'amuserai jamais aux dépens des gens qui m'aiment; si je fais souffrir quelqu'un, ce sera involontairement.

Je le regardai en disant ces mots, car ils étaient à son adresse. 11 ne répondit rien.

Jean avait un ami au Havre. Après dîner, il me demanda la permission d'aller le voir une demiheure.

11 était à peine sorti que la porte s'ouvrit. Je crus que c'était lui qui revenait ; je ne quittai pas même ma lecture. J'entendis donner un tour à ma serrure; je me retournai, et je vis mon naulVagé, plus pâle que le jour où il était revenu de &a promenade.

— Pourquoi n'êtes-vous pas descendue dîner?., me dit-il d'un air effaré; vous me fuyez, n'est-ce pas?..

11 était vraiment effrayant. Je crus prudent de lui parler doucement; je lui dis que je n'étais pas descendue parce que j'avais mal à la tête.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu ? L'aplomb naïf avec leipiol il démasquait ses

petits plans de tyrannie m'étonna tellement, (juc je fus quelques minutes sans savoir que répondre. 11 reprit :

— Vous n'êtes pas descendue pour me faire souffrir; vous êtes une coquette, comme toutes

les Parisiennes. Vous vous faites aimer des gens afin de les tourmenter. Je vous aime et ne m'arrangerai pas de cela; j'ai vu votre passe-porl, vous êtes libre; vous allez quitter ce monsieur ol me suivre, ou je lui cherche querelle.

11 était du Midi et paraissait avoir mauvaise tête.

La conversation commençait à prendre une tournure inquiétante. Jean pouvait rentrer. Il était d'un caractère froid, mais il était amoureux et ne céderait pas à un nouveau venu, comme il avait fait à Robert, qui avait des droits antérieurs. Je ne vis qu'un moyen : lui dire du mal de moi :

— Voyons, mon ami, ne vous montez pas ainsi la tête ! Vous rencontrez une femme avec un homme qui n'est pas son parent, cela ne doit pas vous donner bonne opinion d'elle... Au lieu de vous raisonner, vous vous mettez à l'aimer comme un fou, vous voulez l'enlever, l'épouser, vous battre; et pour qui, je vous le demande?.. Vous n'en savez rien!.. Je vais vous le dire... Pour une fille qui a gâclié sa jeunesse, ipii n'est (bgne do l'intérêt de personne, que l'on j)renil et que l'on quitte, qui pourrait abuser de vous el vous entraîner dans cette vie infernale, d'où l'on ne sort qu'après avoir laissé ses illusions, sa l'or-

'()!) .^IK.MOIUKS !)1-: Cr.LRSTl-: MOGAIJOR

tune, quelquefois son lionneur; enfin, pour Mo- ^ador !

Je croyais que ce nom allait l'épouvanter; il me dit :

— Mogador! je ne sais pas ce que c'est; mais je vous aime! peu m'importe ce que vous avez ('■lé, je vous aime. Je n'habite pas Paris, vous cacherez votre passé dans mon pays. Venez avec moi, ou je vous suivrai partout, même à Paris, dans ce gouffre dont vous croyez en vain me l'aire peur. Vous me verrez toujours.

— Eh bien ! lui dis-je, soyez raisonnable... attendez quelques jours; la personne avec laquelle je suis venue au Havre va partir; quand je serai seule, nous verrons. Seulement, je ne veux pas lui faire de peine; il ne faut pas qu'il vous trouve ici. Sortez; mais, pour Dieu, calmez-vous, et, jusque-là, ne faites point de folie.

11 me le promit en m'erabrassant les mains !... Il paraissait bien heureux ! Jean rentra quelques minutes après et me dit tout surpris:

— Tiens! vous faites votre malle?...

— Oui ; nous partons demain, an petit jour.

Personne n'était levé dansl'linlcl, (pie j'en sortais, laissant un regret pour ce pauvre gar(;on, (jui m'aimait au moins atilant que j'aimais l^ibcit.

L'\ B\L MASQUÉ A l'O l> K P. A . — VICTORI\E , DITE LA PANTHKKE.

Je n'étais restée que dix jours absente ; il me semblait que des années s'étaient écoulées. J'approcliai de mon logement avec des battements de cœur. Peut-être avais-je une lettre de Robert!... Le concierge m'en remit une.

Jean prit congé de moi sans que j'y fisse attention. Je dévorais ma lettre en montant. Elle était longue! Robert me félicitait de la ^lani^re dont je prenais mon parti de sa perte. Il me disait que cela lui était moins facile qu'?i moi, qu'il n'avait personne pour se consoler.

OItc lettre, je l;i lus plusieurs lois. Il r[;\'\\ ja-

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loux de moi. Un éclair de joie monta de mon co'ur à mon cerveau ! Il était jaloux. J'avais barre sur lui. Je ressentis un immense bonheur, parce que j'eus, pour la première fois, conscience entière de ma force. L'amour est le tyran du monde, mais devant la jalousie, il n'est plus qu'un pauvre enfant tremblant. On s'est effrayé, de notre temps, de l'empire que certaines femmes ont pris sur le caractère de leurs amants, et des ravages qu'elles ont faits dans leur existence. On a crié au miracle : on a cherché l'explication dans des contrastes impossibles. D'une part, on a supposé des monstres de cruauté et de sécheresse de cœui ; de l'autre, des prodiges de niaiserie et de faiblesse. On s'est doublement trompé. Les données générales du cœur humain suflisent à tout expliquer. Quand la jalousie ne tue pas l'amour, elle l'aiguillonne : c'est le fouetdes furies; l'àujc qui a une fois senti ses lanières ne s'appartient plus. 11 y a de pauvres femmes qui souffrent et qui meurent sans se douter de cela. Je connaissais trop le monde pour ne pas profiter de nion expérience, dans l'intérêt de cet amour ([ui remplissait jikui cœur.

« Pour le lamener à mes pieds, me disais-je, je n'ai qu'un moyen : le tourmenter. » El, »oniiiie je l'aimais beaucoup, je fus impitoyable.

Mes lettres pouvaient laisser à désirer sous le rapport du style et de l'orthographe, mais j'affirme qu'elles étaient des chefs-d'œuvre de œquelterie. Je réussis au gré de mes désirs. Au bout de huit jours, il était plus épris que jamais, et m'écrivait:

« Ma chère enfant, j'arrive passer deux jours à Paris. Je descends à l'hôtel Chatam ; si vous pouvez disposer d'une heure pour moi, vous savez tout le plaisir que j'aurai à vous voir. »

C'était un dimanche; le boulevard était plein de monde, je voulais aller vile, et ne réussissais qu'à me faire bousculer par les passants. Arrivée à la porte de Robert, je tâchai de me remettre pour avoir l'air calme, même froid. Il m'embrassa et, me regardant bien en face, il me d\X :

— Est-ce que vous ne m'aimez plus, Céleste?...

— Si, lui dis-je; mais il faut bien que je me fasse à l'idée de ne plus vous voir, puisque vous allez vous marier.

— Non, me dit-il presque joyeux, je ne me marie pas : j'allais, sans m'en douter, faire un très-sot mariage. Ma bonne étoile m'a sauvé. Une femme de chambre m'a appris, sur le compte de ma tiancée, des choses... que ses parents ne

"(li MK.MOll'.KS

m'duraienl cerlainement pas dites. Ce sera pour

plus tard.

— C'est pour cela que vous me revenez ?

— Oui, un peu, et beauroup parce que je vous aime.

— Vrai, Robert?

— Vous le savez bien !

— Jamais assez...

Nous passâmes huit Jours ensemble; il ne me quittait pas. J'avais écrit à ce pauvre Jean pour lui éviter une rencontre, et, tidèle à ses habitudes d'abnégation devant les droits acquis, il n'était pas venu me voir. Robert était obligé de retourner en Berri.

— Je vous emmène, me dit-il.

Il n'avait pas besoin de me dire : « Voulez-vous venir? » Je passai deux mois près de lui. Il reçut une lettre qui lui annonçait l'arrivée d'une de ses parentes.

Pour moi. cette lettre était un ordre de départ. Je le compris. Il m'annonra cette nouvelle avor tous les ménafîements possibles.

— Retournez quelque temps à Paris, me dit- il ; dés que je serai seul, j'irai vous chercher.

Je me doutai bien que colle visite cachait quelque nouveau projet de mariage, et que Robert ne me disait qu'une partie de la vérité. Je cher-

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chai la lettre et n'eus pas de peine à la trouver. Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée. Il s'agissait d'une alliance proposée, qui devait se nouer par les soins d'une amie de sa famille. Je revins à Paris et lui écrivis que je n'étais ^ pas dupe de ce qu'il m'avait dit. 11 resta quelque temps sans me répondre. Le pauvre garçon cherchait sans doute à affermir sa résolution. J'étais hien moins inquiète que la première fois.

Un pressentiment me disait que tous ces mariages man jueraient. Je marchai résolument dans la voie que je m'étais tracée: je faisais au cœur de Rohert une guerre terrihle par mes folies et mes excentricités. J'allais partout, aux bals, aux concerts, aux spectacles. Cette époque est la plus agitée de ma vie. Mon esprit, du reste, était devenu plus réfléchi, et dans le monde nouveau que je voyais, tout pour moi était un objet d'étude. En sortant du théâtre, nous allions presque toutes les nuits souper au ( afé de Paris. Ces beaux salons aux vases dorés garnis de fleurs resplendissaient de lumières. Le repas, préparé d'avance, ressemblait à une féerie. Les convives étaient jeunes, riches et élégants. Leurs noms étaient les plus beaux noms de France ; mais leur vie était frivole, leurs caractères étaient capricieux et cli;ingo:ints. Ce moivh^ ne re^<cinbl;til en rien ,•)

ÔOG Mli.MOlllIiS

celui que j'avais vu pendant que j'étais à l'Hippodrome.

Léon et ses amis, tous fils de marchands trèshonorables, de bourgeois très-lionnêtes, étaient pédants, orgueilleux. Ils déblatéraient contre la noblesse, mais c'était par jalousie.

Tous ceux que j'ai connus auraient acheté de leur sang le droit de mettre à la porte de leur maison de commerce : « Le marquis un tel , lailleur. Monsieur le comte un tel , marchand de bois. » Ils avaient de grandes fortunes, mais il manquait quelque chose à leur bonheur : un petit bout de blason pour enjoliver les factures de leurs papas.

Ce qui me plaisait le plus dans mes nouveaux amphitryons, c'est qu'ils étaient presque tous liés avec Hobert. Je les avais connus avec lui, chez lui; de celle façon j'élais sûre qu'il serait tenu au courant de ma conduite, et que pas une de mes extravagances ne serait perdue pour lui.

Le hasard esl le plus bai)ile des machinistes. Il arrange des combinaisons bien curieuses. Dans le tourbillon où j'étais de nouveau lancée, je faisais chaque jour de nouvelles connaissances. Dans cette vie-là, les amis et les amies disparaissent comme des ombres; on linit par se rencontrer sans se dire bonjour.

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Je me liai avec une femme plus âgée que moi. Il y avait dans le caractère de cette femme et la disposition présente de mon esprit, des analogies qui me la firent étudier attentivement. Deux ans plus lot ou deux ans plus tard, elle aurait traversé ma vie, je n'y aurais probablement pas pris garde; mais à cette date précise elle exerça sur moi une sorte d'influence.

Je ne trouvais pas sur sa figure les restes d'une grande beauté; pourtant elle avait été une des femmes les plus à la mode. Elle était riche et regardait avec mépris cette vie qu'elle avait quittée. Peut-être av lit-elle été bonne et était-ce à force de méchancetés qu'on l'avait rendue méchante, ce qui arrive souvent. Toujours est-il qu'elle dépeçait ses chères amies de la bonne façon, et cela avec tant de verve, qu'il ne leur restait que les os; « Encore disait-elle, je les abandonne parce qu'ils sont gâtés. »

Cette Panthère, si féroce pour tout le monde, m'avait, je ne sais pourquoi, prise en grande affection. Un soir, je voulus l'emmener à l'Opéra.

— Non, me dit-elle, je ne ferais pas mes frais !

— Pourquoi ?

— Parce que les gens d'esprit n'y vont plus, ou, s'ils V vont, ils nicltcnt un ï;n\\ ne/.

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— Ils l'ùteront pour vous! Venez, vous me IVrez bien plaisir!...

— Je vous ferai bien plaisir! Je ne demande pas mieux; mais il y a cinq ans que j'ai donné mon domino de taffetas noir à une pauvre tille [)0ur porter le deuil de sa mère.

— Nous en louerons un.

— Allons, je me laisse faire. Nous souperons avant; je ne veux, pas, si je rencontre d'anciens amis, je ne veux pas qu'on dise la Panthère est (''dentée ! Un verre de Champagne, un masque et gare à ceux qui me tomberont sous la dent.

Après le souper, je la regardai avec une certaine inquiétude : ses yeux brillaient. Si elle n'avait bu qu'un verre, il était grand! Sous le vestibule de l'Opéra, elle arrêta un homme qui suivait plusieurs dominos, dont il portait le manteau. KUeluidit:

— Pas si vite , Gerbier , on dit bonsoir à ses amies. C'est la seconde fois que tu affectes de ne pas me voir, en plein jour, a l'Hippotlrome; je te pardonne ce manque d'égards , et puis je irois avoir remarqué que tu étais de mauvaise humeur. Avoue que lu as pris cette chasse au cerf jiour uu'' personnalité?

Le mon'^icur. tpii pouvait avoii' (•iii(|uaiil(» ans

Di: cillestI': muuador ôoo

et qui bégajait un peu , lui dit de se taiie, qu'il n'était pas seul !

— Oh! monsieur est en iamille aujourd'hui; on fait sortir la petite de pension, on vient au bal de l'Opéra pour lui former le cœur et l'esprit.

Le monsieur se jeta dans la foule pour se débarrasser d'elle. Je lui demandai :

— Qui est donc ce monsieur?

— Un imbécile ! A son âge, il se fait le groom d'une actrice. Je déteste les actrices en général et celle-là en particulier.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle n'est i)as bonne !

— Comment pas bonne ? bonne actrice ou bonne femme?

— Les deux sont mauvaises. Le talent, pour la plupart de ces dames, n'est qu'un détail. Le théâtre ne les enrichit pas, il les ruine. Elles ne s'en retireraient pas sans les subventions de l'étranger. Qu'est-ce que la scène, à part quelques rares exceptions? un étalage.

— Toutes ne sont pas comme cela...

— Oh! non, me dit-elle en riant; je laisse do côté les vieilles, et si cela vous fait bien plaisir, une sur cent parmi les jeunes; mais le reste vil sur le fonds commun de la luxure européenne. Celle que vous venez devoir passer fait beaucoup

ô\0 MitMOlKKS

avec Londres, Vienne et Saint-Félersbourg. Elle est toujours en route. Son commerce est un commerce d'exportation. Au surplus, c'est une tradition dans cette famille. Elle fera comme sa mère ; elle perdra sa tille! On devrait y mettre ordre. Nous étions arrivées à la porte du foyer.

— Bonjour, beau masque! dit en me serrant la taille, un homme qui en sortait.

— Tu connais monsieur?

— Non, lui dis-je en me dégageant.

— Ali ! tant mieux! je vais le décliner ses noms et qualités : c'est le grand commandeur de l'Ordre des rats.

— Eh bien, lui dit-elle, ton domestique s'est-il bien conduit?

— Pourquoi me demandes-tu ra? dit le monsieur, qui cherchait à la reconnaître.

— Dame, tu lui as dit l'année passée, au jour de l'an • « François, je vous donne cette vieille l)otte! Si vous me servez bien, vous aurez l'autre l'année prochaine. » A-t-il enfin la paire?

Tout le monde se mit à rire. Nous entrâmes dans la loge 21. .le fus étonnée de trouver deux |)ersonnes. Je pensais que Jean, qui me l'avait donnée, avait engagé quelques amis. Victorine me parlait sans déguiser sa voix. In domino se retourna. Je vis les veux de ce domino hiiller à lia-

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vers son masque ; puis je l'entendis qui disait en se penchant à l'oreille d'un monsieur:

— Oli ! l'horreur ! Il y a un serpent ici! Qui donc a ouvert à ces femmes ?

— Je ne sais, dit le monsieur, mais je vais les renvoyer.

— Oui, oui, reprit la dame en baissant son capuchon.

Victorine et moi avions tout entendu. L'orchestre faisait grand bruit, et elle avait parlé presque haut pour être entendue du monsieur. 11 se leva et nous dit :

— Mesdames, celte loge est louée?...

— Oui, lui dis-je, mais elle est louée pour moi ; elle est à moi.

— Vous vous trompez sans doute!...

— Non, appelez l'ouvreuse, je viens de lui remettre le coupon.

Il l'appela. En effet il y avait erreur: leur loge touchait la mienne. Nous étions dans notre droit, et c'était à eux de sortir. Pendant ces explications, Victorine avait regardé attentivement le domino, et, malheureusement pour la femme qui le portail, elle l'avait reconnue. Ouand elle se leva pour sortir, Victorine lui barra le passage, et se me' surant avec elle, elle dit :

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— c'est J)ien elle !... Ali! je suis un serpent! Eh bien, lu m'entendras siftler.

Le masque ne répondit rien, sortit et rentra dans la loge de droite. Quand elle fut assise, Victorine me dit :

— Yeux -tu que je te raconte pourquoi on m'appelle le serpent? L'histoire t'amusera et nos voisins aussi.

11 y avait beaucoup de monde dans la loge de gauche. Pas un mot de cette petite scène n'avait été perdu ; on prévit ([ue cela allait devenir sérieux, et on s'apprêta à écouter. Le domino se tourna de notre côté et regarda Victorine d'un air de déti.

— Figure-toi, me dit celle-ci, ([ue j'ai été aimée par un des hommes les plus à la mode de Paris. 11 m'aimait beaucoup, mais il allait dans le monde. Une femme d'une grande naissance s'acharnait après lui. Elle savait notre liaison, et elle avait la rage de s'en occuper. Elle était sans cesse à lui demander (]uel charme pouvait avoir une tille comme moi, une courtisane, élégante il est vrai, mais dont le luxe devait inspirer le dégoût, le mépris, car tout cela ne i)Ouvait s'expliquer que par le conte des Mille et une Xuits. J'avais une grande puissance sur mon amant. Il me racontait ces belles conversations en me disant : « Si lu

DE CKLI-^TK iMOGADUU olo

veux, je n'irai plus chez elle; elle est folle de moi, mais je te la sacrifie. » En effet, il n'allait plus (liez elle. Elle l'attendait des heures entières à la porte du club. 11 finit par être touché de tant d'humifité! elle me l'enleva. Je lui en aurais moins voulu si elle n'avait pas dû être honnête femme et qu'elle eût eu de l'indulgence pour les autres ; mais en bonne conscience, elle était trop rouée pour être intéressante. Les plus coupables sont nos ennemies acharnées, nous leur faisons du tort. Celle-là était descendue bien au-dessous de moi. Mon amant me revint; elle voulut le rej)rendre. Gela m'ennuyait. Je trouvai chez lui des lettres d'elle. Je l'avais priée de se tenir tranquille, elle n'en avait rien fait. Je me vengeai cruellement: je pris ses lettres et je les envoyai à son mari, après avoir rendu illisible le nom de celui à qui elles avaient été adressées. Ces lettres, avant de m'en dessaisir, je les avais lues; il y en avait de trèsamusantes. Elle lui disait : « Ne vous contraignez pas, traitez-moi en fiUe entretenue! » Ainsi va le monde! Notre prétention est d'être respectées; celle de ces dames est d'être menées cavalièrement. Ici-bas, vois-tu, Céleste, une moitié du public vole l'autre. J'ai crié : au voleur ! voilà pourquoi elle m'appelle serpent.

Le domino ne s'était pas attendu à tnnt d'iiii-

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