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ôj i MEMOIRES
pertinence; pendant tout le teni])s que Viclorine avait parlé, la malheureuse femme n'avait pas osé sortir. Il était facile de voir son émotion, au tremblement de son éventail. Son compagnon faisait une figure que je me rappellerai toute ma vie. Les jeunes gens de la loge voisine souriaient. Au bout de quelques secondes, la dame se plaignit de la chaleur, sortit et ne revint plus. Au moment où la porte de la loge se referma, la Panthère lui jeta son nom, pour que l'outrage fût complet, .le lui reprochai de crier ce nom si liaut.
— Pourquoi donc ? parce qu'elle a un mari, des enfants! Puisqu'elle ne les respecte pas, pourquoi les respecterais-je, moi ? Je sais l'iiistoire de beaucoup d'autres! leurs femmes de chambre en disent plus que moi.
— Allons, viens faire un tour au foyer!..
Et je l'emmenai chercher la personne que j'attendais. Elle s'arrêta devant un jeune homme qui avait le dos appuyé à une colonne.
— lîonsoir, de J... Comment va ton père?
— Tu me connais ? dit le jeune homme en s'arrètanl.
— Ap[)aremmcnt, puisque je le demande des nouvelles de la famille.
— Eli bien, mon père \a niicuv.
— Ail ! je comprends pourquoi tu as l'air triste! l'argent va augmenter; pauvre garçon, va !
Elle se mil à rire. Je lui demandai pourquoi l'argent allait augmenter.
— Il va augmenter pour lui. 11 y a quelque temps, il cherchait à emprunter à un usurier «pie je connais. Il voulait lui faire des lettres de change; l'usurier ne voulait pas les accepter.
— Vous avez tort, disait celui-ci, mon père a soixante ans!
— Je le trouve très- jeune, répondait l'usurier.
— Oui, répliquait le jeune homme, mais il est malade et n'ira pas loin, j'en suis sûr; ainsi vous serez payé à l'échéance.
L'affaire n'est pas encore faite; si lo père va mieux, il faudra payer plus cher!
— lih hien, c'est un vilain monsieur, votre jeune homme; il escompte tout bonnement la vie de son père.
— G'estvrai, mais ilyenahcaucoup commecela.
— C'est triste !
— Je ne dis pas non, reprit Viclorine. C'est un peu la faute des pères, qui les élèvent mal. Petits, on les fait nourrir par des étrangères. Plus tard, on les fait manger avec des gouvernantes; puis on h^s cnvoio au rolléîïe, hors (h> la fan)ille.
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d'où ils sortent à dix-sept ou dix-liuil ans. L'amour les i)rend avant qu'ils aient songé à aimer leurs parents. Us font des dettes, leurs pères ne les payent pas. Les meilleurs attendent la fin, les plus mauvais la souliaitent. Il me semble que si j'avais un enfant, je le ferais élever près de moi, et que, surtout, je ne l'obligerais pas à passer dix ans de sa vie à apprendre un tas de choses qui doivent bien ennuyer les jeunes gens, puisque, sitôt en liberté, ils font le diable pour les oublier. Ob ! te voilà, dit-elle à un homme que nous croisions. Tu gênais donc ta femme, qu'elle l'a envoyé à l'Opéra.
— Qu'est-ce que tu veux dire? dit le monsieur, (pii paraissait fâché.
— Là, là, lui dit la Panthère, no t'emporte pas ; nous savons que tu as commencé par là; mais tu t'es raisonné, tu t'es dit: Hah! les cornes, c'est comme les dents, ça fait du mal quand ra pousse; quand c'est venu, ra sert pour manger. Tu en es un vivant exemple, puisriue, grâce à ta femme, tu as une place qui te fait vivre.
Le monsieur fronça les sourcils. Je tirai Victoline, que j'entraînai dans la foule.
L'heure se passait et je ne voyais pas Jean. Cela commençait à me préoccuper. Macompagne devina ma j)enséo.
— Pourquoi ne vient-il pas? me <lil-elle.
— Je n'en sais rien. Il m'a envoyé la logo que je lui ai demandée, mais je suppose qu'il me boude. Si Robert savait cela, il serait enchanté.
— Ton Robert t'adorera , me dit Yictorine ; lu prends le seul moyen. On dit que nous sommes des monstres! la faute à qui? Soyez douce, bonne, ils vous font aller. Il me semble me rappeler que j'ai été douce, bonne, il y a longtemps. Mon premier amant, qui était un rapin, me faisait coucber sur le carré au mois de janvier; mon amour me tenait chaud! Quand il s'est en allé, j'ai senti le froid et j'ai fait comme mon amour ; je suis partie. Je me suis vengée de mon premier amant sur le second, du second sur le troisième et ainsi de suite. On m'a appelée Panthère, Serpent, mais on m'a aimée. Maintenant, on me déleste, je vis seule, je m'ennuie ; j'ai thésaurisé tous les dégoûts de la vie ; je n'ai jamais une bonne pensée, je ne sais plus dire une bonne parole ; je déteste les gens heureux; je me venge du mal qu'on m'a fait en me prenantmajeunesseet mes illusions. J'ai trente ans! une honnête femme serait jeune; je suis vieille. On ne parle plus de moi, sans dire la vieille Yictorine, ce qui me fait danmer. C'est sans doute la punition qui m^'lait n'servée, car, au tond, je
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sens que mon cœur n'a pas vieilli et que je souffre de cet abandon.
— C'est votre faute ! pourquoi ne vous êtesvous pas gardé des amis, au lieu de vous faire liaïr? Tout le monde a peur de vous.
— Des amis I mais les honnêtes gens n'en ont pas, comment voulez -vous que j'en aie! Je no prête pas d'argent!...
— Oh! ma chère, vous êtes désespérante!... Allons-nous-en.
Après l'avoir reconduite, je rentrai chez moi, triste, et je m'endormis sous l'intluence de ce mauvais génie, qui, dénigrant tout, se vantait de n'avoir plus d'illusions.
Voilà comment les femmes se perdent entre elles : après la déchéance physique vient celle do l'Ame, la pire de toutes les déchéances.