AVANT-PROPOS
lier, puisqu'ils vous réussissent si bien contre le mal, à votre place je continuerais d'employer les souvenirs comme remède !
— Je ne demande pas mieux. Nous causerons, quand vous voudrez, encore.
— Ce n'est pas cela que je veux dire. Assurément je serai fort aise de parcourir encore avec vous, à l'occasion, les pages de notre jeunesse; mais ce que j'entends pour votre part, comme remède contre la goutte, c'est d'écrire tout ce que vous venez de me dire.
— Bon ! Vous aussi vous allez me conseiller d'écrire mes Mémoires !
— Et pourquoi pas, si, pendant que vous les écrivez, vous oubliez de souffrir?...
— Mon cher ami, j'ai dit quelque part, avec raison, je pense, que s'il y a pour nous un grand charme dans les souvenirs, nous nous flattons souvent à tort de faire passer ce charme au bout
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de notre plume tandis qu'il reste an fond de notre cœur.
— Bon! bon! .levons connais; vous ne vous êtes jamais occupé de politique, vous n'en parlerez donc pas dans vos Mémoires, et ce sera déjà une raison de succès pour votre livre, dans un temps oïl, connue Protée, changeant à son gré de couleur et de forme, ce démon prétentieux, pédant, ennuyeux et creux, qu'on appelle la Politique, nous poursuit partout, pauvres Français, et surtoutt pauvres Parisiens, dans le salon, dans la boutique, dans la rue, au théâtre, et jusque dans la loge de notre portier. De religion, vous ne parlerez j)as davantage, parce (jue, fidèle à la règle de conduite que vous vous êtes imposée dans vos romans, vous ne verrez pas la nécessité, pour plaire aux gens qui ne croient à rien, de vous moquer des gens qui croient à tout. Et viee versa. Bref, comme vous ne donnerez pas non jilus, j'en suis certain, dans le travers des auteurs de Mémoires, travers qui consiste dans la description
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niéliciileuse de détails de la vie iiUinie, ibrt intéressants peut-être ponr celui qui se les rappelle, mais, en revanche, très-peu récréatifs pour celui à qui on les raconte, votre livre sera vil', gai, sans façons; un vrai livre de Paul de Kock de la vieille roche, et, comme tel, chacun voudi'a le lire et chacun le lira.
Je souriais en écoutant Antier.
— Mais c'est presque un programme de mes Mémoires que vous me donnez là, mon cher ami ! lui dis-je.
— Eh bien! tant mieux! répliqua-t-il gaiement. Je vous évite de la besounc.
(( Commencez par écrire notre conversation, en manière de préface, puis, à voti-e temps, à votre aise, jetez xoèSourenirs sur le papier; quand vous aurez devant vous la matière d'un volume, vous la donnerez à publier à un éditeur...
» L'accueil iait à ce ballon d'essai vous dira si vous devez en lancer un second. Au revoir ! »
Mil AVANT-PROPOS. *
Antiei' m'avait ({uiltc. Rentré cliezmoi, je commençai... par cliner, car.il était six heures, et j'ai la faiblesse, contrairement à certain libraire de ma connaissance qni oublie exprès de manger pour ménager sa bourse, d'aimer encore la table et de m'y asseoir toujours avec a])pétit; mais, après dîner, appuyé au lialcon de ma fenêtre, cette fenêtre sous laquelle, depuis tantôt quarante-huit ans, j'ai vu passer tant de ligures, jeunes ou vieilles, belles ou laides, plus de laides que de belles, je me mis à réfléchir aux pty^oles de mon vieil ami.
Et le résultat de mes réflexions fut que je pris la plume, un cahier de papier, et qu'à la date de ce jour, 8 avril 1869, j'écrivis ce qui précède, (( en manière de préface » , comme avait dit Antier.
Maintenant, à mon aise, à mon temps, comme il a dit encore, j'écrirai mes Souvenirs, ou Mémoires, que je classerai en trois époques : de 1793 jusqu'à 1815, soit depuis ma naissance.
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SOUS la première république, jusqu'à la fin du premier empire; de 1815 jusqu'à 1848 : sous la restauration, Charles X et Louis-Philippe, jusqu'à la république, seconde édition ; et enfin depuis 1848 jusqu'à nos jours.
Sous combien de i^ouvernements ai-je vécu ?
J'en làisais l'énumération, ces jours derniers, avec mon fils; elle est curieuse :
Je suis né sous le règne de la Convention nationale (179^2 à 1795).
Puis j'ai vécu sous le Directoire exécutif {\1%^ à 1799).
Ensuite sous la commission consulaire (1 799).
Le consulat temporaire (1799 à 1802).
Le consulat à vie (1802 à 1804).
V empire, avec Napoléon I" (1804 à i8i4).
Un (jouvernement provisoire (1814).
Louis XV m, première restauration (1 8 1 i à 1815).