AYANT-PROPOS
H avril myj.
Depuis longtemps on m'engageait à écrire mes Mémoires; depuis longtemps, chaipic jour, nombre de personnes me répétaient : « Vous qui avez vu tant de gens et tant de choses, parlez-nous donc des uns, contez-nous donc les autres ; doué comme vous l'êtes du don de l'observation, vos portraits et vos récits ne maïKjueront certainement pas de nous intéresser. »
Jusqu'à présent, j'avais toujours répondu à ceux qui me pressaient ainsi d'entreprendre un ouvrage, de la lecture duquel ils m'assuraient, avec plus ou moins de sincérité, devoir tirer quelque plaisir :
AVANT-l'lilil'dS
(( Non, je n'écrirai j)as rnes Mémoires, par ce motif, d'abord, (jue je n'ai jamais aimé à mettre ma personnalité en scène dans un livre, et que l'exemple donné en ce genre par Jean-Jacques lui-môme, dans certaines parties de ses Confessions, iin rien ({ui me semble tentant; ensuite, parce que choses et gens que j'ai vus dans ma vie, et que j'ai jugés capables d'intéresser ou d'amuser le public, m'ont servi dans mes romans ; qu'en racontant de nouveau celles-ci ou en parlant encore de ceux-là, je ne ferais donc que me répéter, et que s'il est vrai qu'en amour et devant \me bonne table, l'axiome : Bis repetita placent soit juste, il est plus vrai encore qu'en littérature il n'y a rien d'insupportable comme ces écrivains qui, à force de ressasser telle idée ou tel personnage, finissent, après en avoir tiré une blanche et bonne farine, par n'en plus extraire qu'une grise et insipide recoupette. »
Voilh ce que je répondais aux libraires, aux confrères et aux amis m'invitant, dans le but de
AVAM-PROPOS. III
récréer le Présent, à retourner mes regards vers le Passé; et j'{nisse pei'sisté sans doute dans ma résolution, sans une conversation que j'eus aujourd'hui même, boulevard du Temple, avec un vieil et aimable auteur, Benjamin Antier, l'ami de Déranger, le mien également depuis de longues années.
De quoi causâmes-nous, xVntier et moi, en nous promenant sur ce boulevard, jadis si gai, si vivant, si éminemment parisien, avec sa Ibire perpétuelle de théâtres, maintenant si triste, si désert relativement, si province, avec sa caserne et sa place en patte d'oie, si grande, cette patte, que, chaque lois qu'on se dispose à la traverser, involontairement on se demande s'il ne serait pas prudent de faire ses dispositions testamentaires. De quoi nous causâmes? De tout ce qui n'existe plus à Paris et de tout ce que nous nous rappellions y avoir admiré ou aiiné. Aussi notre entretien fut-il long; tellement long, qu'entante à midi, le soir nous surprit qu'il durait encore. Événe-
AVANT-PP.Ol'OS.
meiils cl hoimncsde toute sorto, de toute nature, depuis soixante ans et plus, nous avions tout passé en revue ; une revue qui nous faisait parfois venir la larine à l'o'il, mais, le plus souvent, le sourire aux lèvres. Par goût, pour mon compte, je m'attriste peu volontiers, et Antier est de mon (k^ole : il aime mieux rire que pleurer.
Enfin, comme nous nous décidions pourtant à nous séparer, l'auteur de la Pauvre famille et de l'Auberge des Adrets, les antipodes du genre, me dit :
— C'est bon, n'est-ce pas, PauldeKock, de se souvenir ? Cela rajeunit.
— Ma foi ! répliquai-je, il est certain cpie, tandis que nous bavardions, je n'ai pas souffert une minute de ma goutte. Et cependant, depuis hier, j'appréhende un accès. J'ai le bras gauche roide et lourd comme une barre de plomb.
— Eh bien ! savez-vous, mon ami, reprit An-