‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sommaire. — Ce qu'était Jean-Conrad de Kock, mon père. — Pour quels motifs je ne suis pas républicain. — De Hollande en France. — Premier mariage. — Cinq enfants. — Second mariage. — 93. — Une naissance et une mort. — Maison de banque à Paris. — Les réfugiés hollandais à l'armée du Nord.

— Dumouriez. — Suites de la bataille de Nerwinde. — Retour de mon père et de ma mère à Paris. — La maison de Passv.

— M. Maron, pasteur protestant. — Le colonel Saumur. — Anacharsis Clootz. — Hébert. — Ronsin. — Arrestation. — Jean-Conrad de Kock devant le tribunal révolutionnaire. — Défense superflue. — Condamné. — Sur l'échafaud. — Le séquestre. — Suites de la sentence du tribunal révolutionnaire,

— Procès-verbal d'inventaire après décès (22 germinal, an II,)

— Mon berceau saisi. — Le citoyen Antoine Ravigncau et les bijoux et l'argenterie d'une victime. — Un portrait sauvé.

— Une visite de Foucquier - Tinville. — Ma mère menacée d'être envoyée à l'Abbaye. — Elle me doit son salut. — Le 9 thermidor.

On a dit, à tort le plus souvent : tel père y tel fils. Mon père était républicain, et je ne le suis pas, d'abord parce (jue la République m'a tué

mon père; ce qui est, ce me semble, im premier motif de ressenliment qui pourrait me dispenser (Ven donner d'autres; ensuite, parce que, dans le cours de ma dcyd longue existence, sur une centaine de familles que j'ai eu l'occasion de fré- (pienter, en ayant rencontré tout au plus deux ou trois où régnât la concorde, où, pour un oui ou un non, une question d'amour-propre ou d'argent, on ne fût pas prêt tout de suite à se prendre aux cheveux, j'en ai naturellement conclu que l'union, chez tout un peuple, est la plus chimérique des utopies, le plus irréalisable des rêves.

Liberté, Égalité, Fraternité. Avant de barbouiller ces trois mots sur les murs, il faudrait les graver dans les cœurs.

Malheureusement, si les murs se prêtent à tout, il n'en est pas de même des âmes; et, depuis longtemps, en France, ce n'est pas l'amour et la bonté qu'on leur apprend, c'est la jalousie ('t la haine.

Né en 1755, en Hollande, mon père, Jean- Conrad de Kock, avocat à la Haye, riche, noble, — ceci soit dit sans vanité de ma part, bien qu'en définitive j'aime autant être issu de quelqu'un que de personne, mais surtout pour rectifier l'erreur de Lamartine et de M. Louis Blanc,

qui, Fuii dans son Histoire des Girondins, l'aiilrc dans son Histoire de la Révolution française, ont par trop démocratisé et écorché le nom de mon père en l'écrivant Koch ou Coo/î; l'armoriai universel de Riestal, imprimé â Gouda, en liSGO, fait foi de la noblesse de Jean-Conrad de Kock ; — noble, donc riche, heureux, mon père eut l'idée de venir, en 1787, à Paris, où fermentaient déjà les idées révolutionnaires.

Je vous l'ai dit, mon père était de ces hommes qui croient à la liberté, h V égalité, h la fraternité, autre part que sur les murailles.

Vous allez voir ce que lui coûtèrent ses illusions.

Jean-Conrad de Kock était déjà marié depuis dix ans quand il vint en France. De sa première femme, Marie-Pétronille Merkus, il avait eu cinq enfimts; deux fils, Henri et Jean-Pierre, nés à lleusden, l'un en 1779 et l'autre en 1780, qu'il amena avec lui à Paris, et trois filles, Goverta, Cornélie et Déborah, qu'il laissa, confiées aux soins d'une de ses sœurs, en Hollande.

Marie-Pétronille Merkus mom^ut à Paris, le 31 décembre 1789.

Le 8 décembre 1790, Jean-Conrad de Kock î'pousa en secondes noces, à Pario, Anne-Marie

Kirsbergcr, née à Bàle, en Suisse, le 14 juin 1 764, et qui était veuve, elle-même, de Claude Perret, doiil elle avait eu trois fils.

Et, de ce second mariage, naquirent, à deux années de distance, deux enfants :

1" En 1791, une fille qui ne vécut que quel- <{ues mois.

2" En 179rj, un fils; Charles-Paul de Kock; votre serviteur, lecteur.

1793! Je suis né en i 793 ; c'est-à-dire à l'époque la plus effroyable de la Terreur; dans le temps où, petit ou grand, nul, en se levant le matin, n'était sûr de se coucher, le soir, avec sa tête sur ses épaules.

Je suis né le 21 mai 1793, et, le 24 mars 1794, mon père mourait guillotiné.

Convenons que, si je suis d'un caractère gai, et si, depuis plus d'un demi-siècle, ma plume infatigable n'a pas cessé de distraire et d'amuser le public, ce n'est pas, comme dans les vieux contes, aux fées qui ont présidé à ma naissance que je le dois.

Patriote à toute épreuve, mon père avait quitté la Hollande quand la femme de Guillaume V, stathouder héréditaire des Provinces-Unies, n'avait pas craint de réclamer la protection du roi de

Prusse, Frédéric-Guillaume II, son frère, contre ceux qu'on appelait les Constitutionnels. Le jour où 30,000 Prussiens entraient à Amsterdam, Conrad de Kock partait pour Paris.

Mais, en se résignant à l'exil, il n'avait pas renoncé à l'espoir d'affranchir sa patrie, et, en attendant que la France, libre aussi, la France républicaine, tendît la main à la République batave, mon père, qui n'ignorait point qu'un des meilleurs moyens d'assister son pays est d'avoir beaucoup d'or à son service, s'occupa d'augmenter sa fortune en s'associant, le i" janvier 1791, à une des principales maisons de banque parisiennes ; la maison Sartorius Chockhard.

Cette association prospéra ; mais les événements, qui se succédaient sans relâche, ne tardèrent pas ;i prouver à mon père, qu'en temps de révolution, il est dangereux de vouloir gagner de l'argent, même dans l'intérêt de tous. Alors, pour les masses, tout homme riche, même oénéreux, n'est plus qu'un accapareur. La journée du 10 août 1 792, dont l'issue fut l'entrée de la famille royale au Temple, autrement dit dans l'antichambre de l'échafaud, donna à réfléchir gravement à mon père; le sang avait coulé à flots dans cette journée, il devait couler encore à tor-

C MÉMO m ES

renls; en face de celte expectative, peu iT^'ouissanle pourtant, mon père ne renia point ses idées libérales, mais, mourir pour mourir, il préféra donner sa vie à sa patrie que de la perdre, inutilement pour elle, en France.

Il quitta donc son association de banque, el, au commencement de 1 793, il se rendit, en qualité d'un des douze membres du Comité batave, h Louvain, au quartier général de l'armée du Nord, dont les réfugiés hollandais, réunis en légion sous les ordres du général Daendels, faisaient partie.

Ma mère, quoique enceinte de moi alors, voulut accompagner son mari. M. de Kock était éloquent, instruit, spirituel, remarquablement beau et distingué de sa personne; sa femme était jolie et aimable; tous deux furent on ne peut mieux accueillis là-bas; Dumouriez, surtout, leur manifesta la plus vive sympathie.

Sympathie fatale! Elle devait être plus tard une des principales causes de la perte de mon père.

Je n'ai pas la prétention de vous apprendre, parce que vous le savez, je suppose, aussi bien que moi, comment, à la suite de la bataille de Nerwinde, par lui perdue, Dumouriez, ne se sen-

DE PAUL DE KOr.K.

tant probablement pas plus de force désormais à poursuivre la lutte contre la Convention nationale que contre l'ennemi, fit arrêter le ministre de la guerre, Beurnonville, et les quatre commissaires, Camus, Lamarque, Bancal et Quinette, que la Convention lui avait envoyés avec ordre de les suivre à Paris, et, en compagnie du duc de Chartres, abandonnant son armée, alla se réfugier dans le camp du prince de Cobourg.

Une assez triste façon, par parenthèse, de réparer une défaite. Eu trahissant!...

Quoi qu'il en soit, l'armée du Nord vaincue, dispersée, l'affranchissement de la Hollande par la France se trouvant sinon désespéré, au moins très-reculé, mon père retourna à Paris. Il possédait à Passy une maison dans laquelle il se relira avec sa femme, près d'accoucher; mais, comme s'il eût pressenti son sort, et qu'il eût voulu abriter, autant que possible, contre ses conséquences, deux des êtres qui lui étaient le plus chers, il profita de l'offre d'un parent qui partait en Belgique pour y envoyer ses deux fils.

Qu'est-elle devenue, cette maison où je suis né ? Elle a été détruite, sans doute, brûlée, rasée avec tant d'autres dans quelque mouvement populaire, car, plus tard, sous fempire, quand

je voulus aller la voir, saui quelques vestiges du jardin que ma mère crut reconnaître, nous n'en trouvâmes plus trace. C'était une habitation des {•lus simples et peu capable d'exciter l'envie. ]\[on père y recevait ses amis; pour la plupart, des compatriotes. Van Hocq, T'hoofd, Saint- Aman, Propstein; le pasteur Maron. Mon père était, comme il m'a fait moi-même, de la religion réformée. De tous ceux qui fréquentaient assidûment sa maison à Passy, M. Maron est le seul qui lui ait longtemps survécu; il n'a terminé ses jours qu'en 1833, et, jusqu'à cette dernière année; il n'a pas manqué de venir me demander, deux fois l'an, au printemps et en hiver, l'aumône pour ses pauvres en mémoire de mon père.

Je crois superflu de dire que, pas une fois, ma charité n'a été sourde à ces appels.

Mon père, malheureusement, n'avait pas que les amis que j'ai cités plus haut; il était lié encore, plus ou moins intimement, avec le colonel Saumur, ancien gouverneur de Pondichéiy; avec Anacharsis Clootz, V orateur du genre humain, \e partisan de VARépnblicjue universelle; il recevait aussi Hébert et Ronsin, les deux chefs de la faction des Cordeliers. Ronsin, « qui avait toujours l'air d'un dogue en colère, » me disait

DE l'AlL DE KOCK.

M. Maron; HélDert, un tout petit monsieur à la figure fine et gracieuse, toujours tiré à quatre rpingles, toujours musqué, ambré, pommadé. Un homme ravissant... quand il n'écrivait pas son horrible journal le Père Diicliesne.

Ronsin, Hébert, Saumur, Anacharsis Clootz, •et cinq ou six autres, voulaient renverser Robespierre, tout-puissant encore à la Convention. Ce tilt Roljcspierre qui les renversa. Arrêtés à leur domicile, dans la nuit du 17 au 18 mars, ils Turent conduits à la Conciergerie; on ne vint prendre mon père à Passy que le lendemain matin. Foucquier-Tinville l'accusait d'avoir tenu des conciliabules contre le gouvernement, et, surtout, d'avoir été l'ami d'un traître : Dumouriez. Devant le tribunal révolutionnaire il réfuta sans jieine ces accusations.

— Je suis Hollandais, dit-il, et si, fuyant mon pays opprimé, j'ai demandé asile à la Républiijue française, c'a été pour la servir, autant qu'il était en mon pouvoir, de mon intelligence et de mon sang, dans l'espoir que, victorieuse des rois coalisés, elle étendrait jusque sur ma patrie les bienfaits de la liberté, et non pour me mêler à ses dissensions intestines. Quant au général Dumouriez, il est vrai, ma main a souvent serré la

sienne. Mais alors, ne vons en souvenez-vou!<donc plus? les succès répétés de son épée vous faisaient croire, comme moi, à son |)atriotisnie. S'il vous faut tuer tous ceux qui ont aimé Dumouriez, vainqueur à Valmy, à Jemmapes, avecmoi, vous immolerez donc plus de trente mille soldats!

Mais on n'ignore poinl que toute défense était inutile à la barre du tribunal révolutionnaire. L'accusé y était entendu pour la forme; l'accusateur public seul y était écouté. Mon père fut condamné avec tous les hébcrtistes. Il marcha à la mort en homme de cœur qu'il était. Il fut exécuté l'avant-dernier, entre Yincent et Anacharsis Clootz. M. Maron était en face de l'échafaud^ dans la foule. Avant de livrer sa tête au bourreau, mon père put échanger avec le pasteur un dernier regard qui disait : « Je pense à ceux que j'aime; qu'ils ne m'oublient pas! »

Bien que n'ayant pas eu le bonheur de le connaître, je n'ai pas oubhé mon père. Je me suis toujours souvenu, je me souviendrai toujours qu'il a été guillotiné par la République.

Et voilà pourquoi je ne suis pas et ne serai jamais républicain. Si quelqu'un juge que j'ai tort, tant pis pour celui-là!

C'est par M. Maron également que ma mère apprit la mort de mon père, à Passy, où elle était restée sous la garde de deux sans-culottes, en attendant que l'accusateur public décidât de son sort. Ces deux gardiens, ma mère, si mieux elle ne préférait être conduite en prison, était tenue de les payer, jour par jour, à raison de six livres par tète. Et notez que, Foucquicr-Tinville ne doutant jamais, et pour cause, de l'issue des procès qu'il intentait, notez que tout avait été mis sous les scellés, dans la maison de mon père, le jour de son arrestation. Si elle n'eût eu sur elle quelques pièces d'or, ma mère en eût donc été réduite à rejoindre mon père à la Conciergerie, faute de pouvoir parer aux nécessités de la situation en prenant de l'argent là où elle savait qu'il y en avait.

La Convention nationale était, d'ailleurs, aussi expéditive dans l'exécution de ses jugements que dans le recouvrement de ses créances.

Le 21 germinal au soir, le digne pasteur Maron, bravant les dangers auxquels s'exposait tout individu ([ui osait manifester de l'intérêt à des aristocrates, venait apprendre à ma mère qu'elle était veuve...

Et, le lendemain matin, agissant au nom de la

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loi, un administrateur du district se présentait à Passy pour y procéder à r inventaire et estimation des meubles, objets d\u t, et effets d'habillement où autres, ayant appartenu à Thomme que le tribunal révolutionnaire avait envoyé au supplice l'avant-veille.

Ah! peut-on hériter de ceux ruron assassine!

a dit un poète. La République française n'avait pas de ces scrupules de conscience. Elle empochait très-bien le produit de la vente des biens des gens qu'elle avait tués.

J'ai sous les yeux une expédition du procèsverbal de l'inventaire en question. J'en copie lextaellement quelques pages pour l'édification de mes lecteurs.

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