‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 6 sur 27 · MUNICIPALITÉ · texte numérisé non relu

MUNICIPALITÉ

i'H Germinal, an deux de la Répnblifiue française, nne et indivisible.

« Ce joiird'huy vingt-deux Germinal, an deux

<( de la République française nne et indivisiljle,

« moi, Antoine Ravigneau, administrateur du

<.t district de Franciade, et commissaire nommé

« par ledit Directoire, suivant son arrêté du di\-

<c neuf Germinal, à l'effet de me transporter dans

« la commune de Passy dans la maison de feu

<c Conrade Koc condamné à mort par jugement

(.( du Tribunal Révolutionnaire, à l'effet d'y Re-

« connaître les scellés sains et entiers cy-devant

<( apposés par le G. Gautron, Gommissaire du

<f département, ainsy que d'y faire l'inventaire et

«. estimation des Meubles et Effets étant dans la

Il MtMOIF'.ES

«c Dite Maison, et appartenant au G. Conrad Koc,

« en conséquence de mes Dits pouvoirs, je m'y

(( suis transporte les jour et an que dessus,

« assisté des C''"^ Pierre Harivel et François

(( Harivel, tous deux notables de la Commune de

(( Passy, ainsi que des C<^"^ Lelong, Expert esti-

« mateur, et Douët, notre secrétaire, qui ont prêté

« le Serment prescrit, et Ensuite nous avons pro-

a cédé à l'inventaire et Estimation des Meubles

(( et effets de la ^lanière suivante : »

Suit rénumération des meubles, provisions, objets divers, et effets d'habillement, inventoriés, depuis les chaises couvertes de velours ôHJtrec/,' cramoisi, de la salle à manger, jusqu'à la lampe à la chinoise et à la petite Bastille sous verre ornant la chambre à coucher de ma mère; depuis les barriques et bouteilles de vin renfermées dans la cave, jusqu'à mon berceau, placé près du lit maternel; « un petit berceau d'indienne avec ses rideaux; une petite paillasse de crin; une petite couverture; » depuis la voiture, les selles, mors, bridons et licous relevés dans fécurie et la remise, jusqu'au secrétaire à cylindre et au trictrac appartenant au cabinet de mon père. Il y en a comme cela douze feuilles pleines, recto et verso, de pa-

l)i: PALM, DE KOr.K. 15-

pier grand format au timbre de la Commune de Paris, et révaluation totale se liquide parle chiffre de soixante-deux mille quatre cent vingt livres; un chiffre qui, vu le prix minime auquel chaque objet ou chaque lot est coté (cent bouteilles de vin de Champagne, notamment, pour cinquante livres; dix sous la bouieille), dut faire plus que se quadrupler à la vente.

Et l'argenterie et les bijoux, du poids ensemble de soixante marcs cinq onces, ne sont pas estimés dans ce procès-verbal; le citoyen Antoine Ravigneau, administrateur-commissaire, déclare « quà l'égard des bijoux et de l'argenterie, il s'en est c/iargé pour les porter au Directoire de Franciade, et ce pour l'inventaire en être fait audit Directoire. »

Ah! citoyen Antoine Ravigneau, est-il jjien sûr que vous ayez porté où vous dites ces soixante marcs d'or et d'argent? Ne vous en est-il pas resté quelque peu aux doigts en route?

C'est égal, la mort du Hollandais Conrad de Kock fut une bonne affaire pour la Commune de Paris!

Pour moi, en parcourant ces pages, où se trouve sèchement énoncé, aliLiné et numéroté, avec son illusoire évaluation en regard, tout ce que la Ré-

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publique a volé à iiion pèreel à ma mère, ce n'est point sur l'argenterie et les bijoux (jue mon regard s'arrête avec un regret, c'est sur des objets comme <eux-ci :

c( 196. DcHX honhonnièrcs iV écaille blonde, une petite écritoire d'ivoire avec sa plume et sot/ crayon; une tablette d'ivoire blanche.

(( 197. Une tabatière de laque; une paire de pistolets anglais.

« 209. Une petite table à écrire. Treize petits tableaux représentant différents portraits. »)

Des portraits de famille peints en miniature par de grands artistes du temps. Des merveilles d'exécution, m'a dit ma mère. Des bonbonnières, des tablettes, une table, une écritoire, une tabatière, dont mon père aimait à se servir; des pistolets qu'il avait reçus en présent du duc de r.hartres, à l'armée du Nord...

Ma mère réussit à sauver seulement, en le cavhant sur elle, un portrait de son malheureux /'poux.

C'est tout ce que la République m'a laissé de mon père.

C'est peu.

Le procès-verbal se termine ainsi :

(( Et attendu qu'il ne s'est plus rien trouvé à « inventorier ni a estimer, nous avons clos notre « présent procès-verbal, après avoir vacqué de- « puis neuf heures du matin jusqu'à neuf heures « du soir, sans interruption, à l'exception de v( l'heure du repas, et avons laissé pour gardien <( de nos dits scellés, ainsi) ^B^^ ^^^^ meubles et <i effets inventoriés et estimés, le C^^ Gillioz, le- « quel s'en est chargé pour nous les représenter (f sains et entiers, lorsqu'il en sera par nous re- « quis, et ce après avoir prêté le serment requis « et signé avec nous, commissaire susdit, notre *< présent procès-verbal, ainsij cjue les C^"* Pierre « Harivel, et François Harivel, tous deux noce tables, et les C^'^^Lelong, Expert estimateur, « et Dou'ét, notre secrétaire, les jour et an que « dessus.

« Ravigneau, F. Harivel, P. Harivel, Gillioz, " Lelong, et Douët. »

Au bas est écrit :

« Enregistré à Neuilly, le 23 Germinal an « 2. /' 51. Sursis à la perception des droits jusc( qu'après la vente.

(c Thibault. »

Plus bas est écrit :

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(( Reçii, le 22 prairial an 2 de la RépublifjuCy (.(. trente-six livres povr droit (l'Enregistrement « du présent inrciilaire après la rente.

(( Thibault. »

La vente n'eut donc lieu que deux mois })lus lard; pendant deux mois la généreuse Convention nationale permit à ma mère de vivre au milieu des objets saisis, à condition de ne s'en servir que le moins possible, et, surtout, de ne les point user, ni détériorer. Ce qui devait être fort commode pour elle.

Soyons juste : la Convention, par l'organe de Foucquier-Tinville, fit mieux que cela pour ma mère, et, par contre-coup, pour moi, puisque, privé d'elle, il est plus que probable qu'à l'âge de dix mois, que j'avais alors, j'eusse éprouvé quelque embarras à me procurer des moyens d'existence.

Dans les premiers jours de floréal, ou avril, c'est-à-dire une décade environ après l'exécution de mon père, Foucquier-Tinville s'étant rappelé sans doute qu'il n'en avait pas complètement terminé avec l'affaire de ce Hollandais, qui avait aidé à la trahison de Dunwuriez et tenté de renverser Robespierre, se présenta dans notre mai-

DE l'AlL DE KOCK. i9

son, à Passy, en compagnie de trois de ses sicaires accontumés.

Je laisse ici la parole à ma mère, me racontant, et me racontant plus d'une ibis, plus tard, le lait :

a C'était un matin; je me promenais dans le petit jardin en te tenant dans mes bras. Tu riais,, tu semblais tout radieux, parce que le soleil du printemps commençait de briller sur les feuilles naissantes, et, moi, je pleurais en considérant un rosier que ton père avait planté, l'automne dernière, sous la fenêtre de ma chambre à coucher, en se réjouissant à l'idée des parfums que me réserveraient ses fleurs.

« Tout à coup, Geneviève, ma bonne servante badoise, qui n'avait pas voulu me quitter, malgré tous mes malheurs, accourt, toute pâle :

« — Madame, balbutie-t-eUe, voici quatre hommes qui demandent à vous parler.... Ohf mon Dieuî... Et je les ai bien reconnus : trois d'entre eux sont les mêmes qui sont venus ici chercher monsieur ! . . . y

i( Quatre hommes, sortant de la maison, s'avançaient en effet vers moi.

c< Trois d'entre eux, Geneviève ne s'était pas

trompée, étaient de ceux qui avaient arrêté ton père.

(( Le quatrième, marchant à leur tôle, oh! je le reconnus tout de suite, quoique je ne l'eusse vu qu'une ou deux fois à Paris, le quatrième, c'était r accusateur public; c'était Foucquier-TinviUe.

(( Foucquier-Tinville pouvait avoir alors une cinquantaine d'années; il était maigre, de moyenne taille; vêtu avec une simplicité qui n'excluait pas certaine recherche. Il ôta son chapeau en m'abordant, et ses compagnons l'imitèrent, et il me dit, d'un ton dont la politesse contrastait avec l'ignoble tutoiement en usage forcé à cette époque :

ce — Citoyenne, notre visite te surprend désagréablement, je présume; mais, j'en suis fâché: tu dois comprendre qu'il est impossible que tu restes plus longtemps ici.

((Ton mari a été jugé et condamné; il faut que tu comparaisses à ton tour devant le tribunal révolutionnaire.

(( Et, en attendant, force nous est de te conduire à l'Abbaye. t>

c(. A l'Abbaye! Je savais où l'on allait en sor-

tant de l'Abbaye. Ma salive se sécha dans ma bouche.

(( Cependant je parvins à répondre :

(( — Et pourquoi comparaitrais-je devant le tribunal révolutionnaire? Qu'ai-je fait pour allei^ en prison? Moi, une femme!... De quoi m'accuset-on?

« N'est-ce donc pas assez d'avoir tué mon mari? Pourquoi me tuerait-on aussi? f>

(( Foucquier-Tinville, toujours calme, allait répliquer, mais quelqu'un l'en empêcha.

« Ce quelqu'un, c'était toi, mon Paul, mon ûh bien-aimé.

« Étonné, j'imagine, à l'aspect de ces figures étrangères, étonné plutôt qu'effrayé, comme le terrible pourvoyeur de la justice républicaine ouvrait les lèvres pour me dire probablement que, coupable d'être la femme d'un homme guillotiné la veille, j'aurais mauvaise grâce à ne pas trouver équitable qu'on me guillotinât le lendemain, voilà que tu partis d'un de ces éclats de rire de nouveau-né, expression déhcieuse d'une joie dont Dieu seul connaît le secret.

« Je tremblai. Je voulus te faire taire. J'avais peur que ta gaieté ne déplût à ces hommes.

« Mais, te considérant en souriant :

(( — C'est à toi, cet enfant, citoyenne? dit Foiicquier-Tinville.

(( — Oui, citoyen.

« — Quel âge a-l-il ?

« — Dix mois.

« — Il est fort pour son âge.. Où est sa nourrice?

(( — C'est moi, citoyen, qui le nourris.

« — Ah ! c'est toi qui... Ah ! c'est toi qui... y>

(( Après avoir proféré ainsi, par deux fois, ces mots, Foucquier-Tinville nous regarda, toi et moi, quelques secondes, en silence. Mes larmes coulaient. C'était leur dire : (c Si vous m'envoyez à la mort, que deviendra mon enfant? » Toi, tu continuais de rire. Rire béni! Il fil plus assurément pour nous que mes pleurs.

(( — Eh bien! reprit soudain l'accusateur public en s' adressant à ses compagnons, puisque la citoyenne Kock nourrit, je ne vois pas l'inconvénient qu'il y aurait à la laisser encore un peu ici?

(( Jusqu'à ce que son enfant soit sevré, par exemple ?

<( — Mais, objecta un des hommes, tout a été saisi au nom de la loi dms cette miison; on va tout vendre...

(( — Et puis? interrompit Foucquier-Tinville, la citoyenne rachètera son lit et le berceau de son fils; voilà tout! Si elle n'a pas d'argent, elle est assez jolie pour trouver quelqu'un qui lui en prête.

(( C'est convenu, citoyenne; tu resteras ici cinq ou six mois. Le temps de sevrer ton en- Tant. Salut et fraternité ! »

(( Et Foucquier-Tinville s'éloigna, suivi de ses acolytes. Il s'éloigna rapidement, peut-être pour s'éviter d'entendre mes remercîments ! L'accusateur public ne devait pas être remercié parce qu'il ne devait pas faire grâce.

y Toujours est-il que je tombai à genoux quand Foucquier-Tinville et ses hommes furent partis, en remerciant Dieu, et en t'embrassant de toutes mes forces, mon Paul.

(( Car c'est à toi, bien à toi, que je devais la vie ! »

Il est certain que, pour un jeune homme de dix mois, je ne m'étais pas trop mal conduit en cette circonstance, qu'en pensez-vous?

Au maillot encore, j'avais sauvé la vie de ma mère !

Je vois, même dans l'antiquité, peu de traits

2i MÉMOIRES DE PAUL DE KOCK.

d'amour filial qui puissent être comparés, comme précocité, à celui-là.

Car ma mère n'alla pas à l'Abbaye, et par conséquent, à l'échaduid. Ce qu'un mouvement d'humanité, dans un cœur de tigre, avait commencé^ les événements l'achevèrent. Foucquier-Tinville avait autorisé ma mère à demeurer cinq ou six mois à Passy, or, le troisième mois, dans l'année républicaine, qui suit floréal, étant thermidor, et le 9 thermidor, comme chacun sait, la chute de Robespierre et de son parti ayant marqué le dernier jour de la Terreur, ma mère n'eut plus à craindre qu'on vînt lui ordonner de se préparer à mourir, parce que j'avais atteint l'âge où, sans elle, je pouvais vivre.

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