‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 10 sur 134 · AMOURS DALMATIQUES · texte numérisé non relu

AMOURS DALMATIQUES

Je devrais rougir, à mon âge, de raconter mes amourettes de dix-sept ans ; aussi je les raconterai en rougissant. Je me sentis toujours beaucoup de penchant pour les femmes. A peine capable de comprendre la différence des sexes, il me sembla que toutes les robes enveloppaient autant de divinités terrestres, et je recherchais avec empressement leur compagnie ; mais mon éducation et mes principes religieux étaient des freins puissants qui , pendant mes fraîches années , me rendaient très-modeste dans le propos et retenu dans la conduite; cette modestie et cette sagesse ne plurent pas a toutes les belles que je connus. A mon départ pour la Dalmatie, je poussais l'innocence jusqu'à la niaiserie. La ville de Zara est un terrible écueil pour les cœurs naïfs. A l'endroit de l'amour, j'étais tendre, délicat, romanesque, mais fort métaphysicien. J'avais une si haute idée de la vertu des femmes, qu'une personne abandonnée a la seule ardeur des sens me semblait un monstre. Je ne pouvais attribuer la chute d'une belle qu'au trouble et a l'aveuglement involontaire d'une passion également partagée , a la violence de l'amour qui ne se connaît plus. J'aurais voulu aimer dans ces conditions, et avec une éternelle constance ;

c'est pourquoi je n'eus jamais le bonheur de plaire qu'a des démons , comme il arrive toujours aux hommes de mon caractère. L'histoire de mes premières amours ne fait pas beaucoup d'honneur au beau sexe ; mais je veux croire qu'il existe de ces phénix que mon cœur avait rêvés , et dont le ciel ne m'a point jugé digne de faire la rencontre.

Mon appartement , sur les remparts de Zara, se composait d'une grande chambre et d'une espèce de cuisine. D'un côté je voyais la mer , et de l'autre la rue. En face de ma maison demeuraient trois sœurs de bonne famille . mais d'une pauvreté dont leur noblesse se serait bien passée. L'aînée de ces trois grâces eut été jolie si la fatigue et les travaux du ménage n'eussent flétri son visage et creusé ses yeux. La seconde était un diable follet, née pour plaire, vive, bien faite , brune de carnation, avec des cheveux démesurés et des yeux comme des diamants. Dans son maintien modeste, on remarquait une force et un feu contenus par l'éducation. La troisième , encore enfant , paraissait précoce , et sa physionomie annonçait autant de bons que de mauvais instincts. Je voyais ces trois nymphes de ma cuisine, où j'allais me laver les mains , et lorsqu'elles ouvraient leurs fenêtres, qui, k la vérité, n'étaient pas souvent fermées. Elles ne manquaient point de me saluer par une inclination de tète fort décente , et je leur rendais le salut avec le plus grand sérieux.

La seconde des trois sœurs imagina un manège de coquetterie sur lequel je ne pouvais me méprendre : aussitôt que j'arrivais dans ma cuisine pour me laver

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