CHAPITRE XIX
camarades, sans égard pour moi. il m'avait prié de faire en sorte que cette actrice devînt utile a la troupe : je l'ai contenté ; la Ricci est utile. Elle est ma commère ; je suis son ami : si elle jouait mal je saurais bien la gronder. Je ne veux pas me donner des airs de despote, ni discuter avec Sacchi , ni aller contre ses volontés ; mais je hais les querelles et les grossièretés. Le meilleur parti est de m'éloigner de Sacchi , de la Ricci , du théâtre et de vous tous. Je ne suis l'ennemi de personne, et je m'en vais seulement pour éviter les ennuis et le tapage, parce que je désire vivre en repos, parce que je cherchais près de vous du plaisir , et que je trouve des désagréments et des dégoûts.
À ce discours, Renedetti, consterné, avoua que son oncle Sacchi était un vieux fou , un brutal , un lunatique, dont la tête commençait a s'affaiblir. Au nom de ses camarades, il me conjura de ne point amener par mon abandon la décadence de la compagnie entière, et je lui promis de retourner au théâtre, pourvu que je n'entendisse plus ni cris , ni menaces , ni injures d'aucune sorte. Cette tactique eut de bons effets. Le soir, dans les coulisses , Sacchi se montra d'une exquise politesse , et Je lendemain , h la répétition de ma pièce , les comédiens furent sages , mesurés et passionnés comme des marguilliers sur le banc de l'œuvre. Le carnaval et le carême s'achevèrent dans ces heureuses conditions , et le printemps vint ajourner jusqu'à l'année suivante les tempêtes de la vie comique.
Pendant les six mois de la belle saison, j'eus le loisir de réfléchir aux conséquences de mon humeur débon-
naire et de mon esprit crédule. Tandis que la Ricci parcourait la province, je me permis de la peser dans mes balances , et je m'adressai tout bas cette petite allocution :
— Gozzi , un de ces jours ta faiblesse pour ta commère te jettera dans quelque trappe. Il t' arrivera quelque esclandre publique. Si tu savais ouvrir les yeux, tu reconnaîtrais peut-être, dans cette aimable femme, des germes profonds de corruption , le mobile unique de l'ambition et de l'intérêt. Tu t'imagines qu'elle a pour toi de l'amitié, qu'elle t'écoute docilement et profite de tes avis pour devenir meilleure; mais, si tu avais des yeux , tu comprendrais que tu l'ennuies avec tes conseils, qu'elle se moque de toi par derrière , qu'elle se sert de ta protection pour déguiser ses fautes, et que si tu cessais de lui être utile, elle t'enverrait porter ailleurs tes remontrances. Ne vois-tu pas que, pendant tes sermons, elle a peine a dissimuler ses bâillements? ne vois-tu pas qu'elle enrage de sa sagesse, et que tu veux faire une Lucrèce d'une pauvre créature a qui ses instincts et son éducation rendent insupportables les contraintes de la vie régulière? Laisse a la nature l'occasion de prendre le dessus, et tu seras bien étonné du beau résultat de tes leçons.
Une lettre de ma commère arrivait de Milan ou de Bergame; cette lettre était affable, gentiment tournée, naïve, tendre et pleine d'honnêtes fautes d'orthographe. Te me reprochais mes injustes pensées, et je me disais : Attendons !