‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 103 sur 134 · ECLAT ET RUPTURE · texte numérisé non relu

ECLAT ET RUPTURE

ÀJ'automne, la troupe comique me demanda une pièce nouvelle pour l'ouverture de la saison, qui a lieu, comme on sait , dans la semaine de Noël. Des réparations importantes qu'on faisait a la salle San-Salvatore donnèrent aux ennemis de Sacchi l'occasion de répandre un bruit absurde. Les fondations, disait-on, menaçaient ruine , et quelque jour le théâtre pouvait s'écrouler. Il fallait exciter assez la curiosité du public pour lui faire oublier ses craintes. J'écrivis a cet effet ma comédie du Nègre blanc, qui eut un succès prodigieux; ce n'était qu'une extravagance peu littéraire, et je ne tire pas vanité des applaudissements qui l'accueillirent pendant vingt représentations. Théodora Ricci déploya un talent plein de grâce dans cette fantaisie burlesque.

Cependant je commençais a remarquer dans le ton et les allures de ma protégée des changements suspects. Chaque soir des domestiques et des gondoliers venaient frapper a la porte de sa loge. Les uns l'invitaient a se rendre chez telle dame qui l'attendait ; les autres lui remettaient quelque billet , ou quelque petit paquet soigneusement cacheté. Tandis qu'elle était en scène, ses œillades cherchaient certaines personnes. Il y avait des échanges de signes, des airs d'intelligence et des sou-

rires mystérieux ; je n'y faisais pas grande attention et mettais tout cela sur le compte de la jeunesse et de la coquetterie.

La Ricci occupait depuis peu un petit appartement décent et commode , d'un prix modéré, dans une maison voisine du théâtre et dont la porte ouvrait sur une rue très-fréquentée. Ma commère m'annonça un jour qu'elle voulait quitter cette maison. Son logement, disait-elle, était étroit et mesquin. Elle avait besoin d'espace , de pièces plus vastes , d'une chambre a coucher particulière pour son mari, dont la santé s'était rétablie a Bologne. Elle prit donc un autre appartement , situé dans une rue déserte, loin du théâtre , beaucoup plus beau que le précédent , et qui coûtait le double. Les peintres, décorateurs, menuisiers et tapissiers y faisaient une dépense effrénée. Dans les coulisses on chuchota sur ces changements. Les actrices se disaient avec des rires malins que le nouveau domicile de leur camarade semblait choisi tout exprès pour y recevoir des visites secrètes et faire entrer ou sortir commodément des amoureux. Je rompais des lances en faveur de ma commère. Je l'avertissais de ces méchants propos, et je la priais avec franchise de s'observer et de ne point me donner sujet de regretter mes frais d'éloquence a la défendre. Elle ouvrait ses yeux candides en m'écoutant, et me répondait seulement: « En vérité? Est-ce votre opinion , seigneur compère ? »

A cette époque, je gagnai les fièvres, et je restai enfermé dans ma chambre pendant plusieurs semaines. Des amis me tenaient compagnie , et la Ricci venait

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