‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 12 sur 134 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

A la fin de cette visite concertée d'avance , la vieille dame ne manqua pas de demander a la jeune fille s1 Ton devait revenir la chercher. Ma voisine répondit en rougissant qu'elle avait renvoyé sa servante pour veiller près de sa sœur, qui était au lit avec la fièvre.

— Eh bien , dit la femme du notaire , en me montrant au doigt , voici un jeune signor qui vous servira de cavalier.

— Oh ! répondit la rusée, je ne suis pas digne de tant d'honneur.

La civilité ne me permettait plus de reculer. Je réclamai l'avantage de reconduire la demoiselle. Le chemin n'était pas long. Nous demeurâmes tous deux muets et tremblants. Le bras de la jeune fille frémissait en s'appuyant sur le mien , et chaque frémissement me répondait jusqu'au fond du cœur. À la porte de sa maison , ma voisine me pria de monter avec un air d'humilité si aimable que je n'osai point refuser. Tout, dans ce logis, respirait l'indigence. Nous entrâmes dans la chambre oii dormait la sœur aînée , dans un lit d'assez bonne apparence. La jeune fille prit son ouvrage et se mit a coudre , en m'invitant a m'asseoir auprès d'elle sur un sofa délabré. Afin de ne pas réveiller la malade, elle me parla ensuite a voix basse.

— Ma conduite , dit-elle en baissant les yeux, vous aura semblé bien folle. Depuis plus d'un mois, je ne sais comment cela m'est venu, j'ai conçu pour vous plus d'estime que je ne voulais. Ce fut en vous voyant jouer des scènes de comédie avec vos camarades. Une autre fois je vous vis encore a l'exercice et jouer au

ballon, et mon cœur tomba dans une faiblesse plus grande.

— En vérité , répondis-je en souriant i les causes de votre estime et de votre faiblesse sont bien flatteuses pour mon caractère et mes qualités.

La jeune fille se tut , justement blessée de cette réponse insolente ; puis elle reprit avec une simplicité mêlée de finesse :

— Il est donc étonnant , dit-elle , que les applaudissements, les succès, l'agilité d'un jeune homme aux exercices et aux jeux de son âge , fassent impression sur l'esprit d'une pauvre fille? Tout le monde ici parle avec éloges de votre sagesse, de votre affabilité, de vos bonnes mœurs , chose rare parmi les officiers , qui sont généralement de fort mauvais sujets. On vous aime d'une façon , et moi je vous aime a ma manière. Vous pouvez mépriser ma folie et me réduire au désespoir, si cela vous amuse.

Deux larmes coulèrent sur les belles joues brunes de la jeune fille, et ces larmes qui me reprochaient ma brutalité, me troublèrent si bien que je me sentis tout a coup ensorcelé.

Signorina, répondis-je, en appelant a mon aide toute ma présence d'esprit , je vous dirai , comme je le dois, les causes de ma réserve. Je serais un monstre si je demeurais insensible aux preuves touchantes de votre tendresse. Je suis pénétré de reconnaissance des sentiments que vous exprimez avec cette aimable franchise ; mais sachez que je n'ai point de fortune , et que j'appartiens a une famille qui a besoin de moi; je ne puis

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