‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 13 sur 134 · CHAPITRE Ut. OO · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ut. OO

penser au mariage, et si je m'attachais a vous je commettrais une action malhonnête , en faisant tort a votre réputation. Je n'ai que trop de sympathie pour vous , et je la considère comme un danger qui attirerait sur votre tête quelque malheur. De la vient mon obstination sauvage a fuir les occasions de vous rencontrer.

La voisine laissa tomber a terre son ouvrage , et , avec une impétuosité charmante , saisissant une de mes mains et changeant le vous en toi, selon la mode dalmatique ,

— Mon ami ! s'écria-t-elle , tu ne me connais guère si tu crois que ma pauvreté a tendu un piège a ta petite fortune. Je ne suis ni une fille vicieuse ni une coquette a la recherche d'un mari. Ne me refuse pas le plaisir de causer avec toi de temps a autre, comme aujourd'hui. Je n'en désire pas davantage, et tu apprendras ainsi a me connaître mieux. Nous y mettrons la discrétion nécessaire pour éviter les médisances. Il faut que tu me rendes justice , et tu le feras si tu n'es pas un tigre sans cœur et sans pitié.

A ces mots les pleurs éclatèrent, et je demeurai étourdi, confondu, amoureux et attendri. Ces aveux naïfs et passionnés tne répugnaient point a mon caractère philosophe, ni a ma tournure d'esprit métaphysique. J'avais besoin de revoir cette aimable enfant, et je lui promis de ne pas tarder a revenir, ce dont elle me remercia avec effusion. La sœur malade s'était réveillée. Je balbutiai un compliment maladroit , et me retirai pour cacher mon trouble. Mon amoureuse me

reconduisit au pied de l'escalier. Je sortis étourdi, fou d'amour et brûlé des feux dalmatiques , dont je m'étais approché imprudemment.

Depuis lors, nous cherchions les moyens de nous voir avec moins de précautions que nous n'avions résolu d'en prendre contre la médisance. Pendant longtemps nos conversations furent des badinages gais et délicieux , un échange de sentiments doux et affectueux. Par moment nous soupirions ; des flammes nous montaient a la tête ; quelques baisers, quelques regards tendres suffisaient a nos cœurs enfantins , et les jours s'écoulaient dans une ivresse tempérée par une pudeur pleine de suavité.

Un soir , la chaleur était accablante , et je cherchais au pied des remparts la fraîcheur de la brise de mer. En passant devant la maison de l'officier Apergi, j'entendis une voix qui m'appelait, et, en levant la tête, j'aperçus la femme du notaire a la fenêtre avec ma maîtresse. On m'invita a monter; on proposa un tour de promenade sur les fortifications. L'officier, dont la santé commençait a se rétablir , voulut être de la partie. Il offrit son bras a la vieille dame, et je pris celui de la jeune fille. Le premier couple boitait de ses pieds goutteux, tandis que je suivais de loin avec mon pauvre cœur boiteux et blessé. La nuit commençait a s'épaissir. Nous n'avions guère fait de chemin, quand le signor Apergi se mit a geindre et me demanda la permission de se retirer avec sa vieille hôtesse. Je demeurai seul auprès de mon petit diable dalmate. Les heures s'écoulaient comme des minutes. Nous allions

Page 1