CHAPITRE XXIV
endroits où l'on parlait des nouvelles de la soirée. Le lendemain, a mon réveil, mon valet de chambre, qui était sorti dès le matin , me dit :
— Signor comte, on joue encore ce soir votre comédie. J'ai regardé les affiches tout a l'heure aupontduRialto.
J'achevai promptement ma toilette et je courais déjà chez Sacchi pour le sommer de tenir sa promesse, lorsque je rencontrai en haut des degrés un estafier de belle apparence, qui me salua, me présenta un billet, et se recula de trois pas en attendant ma réponse. Le billet, comme on le devine, était du seigneur Gratarol, a qui les affiches des théâtres mettaient la puce a l'oreille. Ai-je besoin de dire que l'épître ne contenait qu'injures et menaces? « J'étais un malcavaliere et un menteur. — Bientôt je devais recevoir la punition de mon hypocrisie, etc. » En me rappelant le beau temps de ma jeunesse et mes équipées dalmatiques, j'eus un moment l'envie de jeter Festafler par-dessus la rampe dans le vestibule; mais il serait trop cruel de vieillir, si l'on faisait a quarante ans les mêmes folies qu'a dix-huit. Je renvoyai brusquement l'estafier, en lui disant que j'avais lu et compris. Au lieu d'aller chez Sacchi, je rentrai paisiblement chez moi , résolu a laisser les représentations suivre leur cours; cependant, comme le seigneur Pierre- Antoine ne pouvait manquer de répandre dans la ville des copies de sa lettre, je me montrai a dessein dans les cafés et autres endroits publics ; je passai même a Saint-Moïse, devant la maison de Gratarol , et je ne sais trop ce qui serait arrivé si je l'eusse rencontré. Personne ne l'avait aperçu, si ce n'est de grand matin, au moment où il répandait dans les cabarets et bou-
tiques de la ville entière les fleurs de sa rhétorique. Tandis que je consultais mes amis Paul Balbi et Rafaël Todeschini , mon frère Gaspard me vint apporter l'ordre de comparaître devant le magnifique seigneur Paul Renieri, qui fut élu peu de temps après doge de Venise. Ce bon seigneur me pria de lui raconter, sans rien omettre, l'historiette de ma querelle avec le jeune Gratarol. Il écouta mon récit sans donner aucun signe ni d'approbation ni de blâme, après quoi il me dit avec douceur :
— Mettez cela par écrit , dans les termes que je viens d'entendre ; joignez-y l'original du billet de Gratarol, apportez-moi le tout dès ce soir, et gardez-vous, sur votre vie, de vous porter a aucune extrémité jusqu'à ce que je vous aie revu.
J'obéis, comme je le devais. En remettant moimême le mémoire et la lettre au seigneur Renieri, je me hasardai a lui dire que je verrais avec chagrin et amertume cette affaire monter une seconde fois dans les hautes régions du gouvernement.
— Il le faut pourtant , répondit le magnifique Paul Renieri; car on ne sait ce qui pourrait sortir d'une cervelle troublée par l'orgueil et la colère.
Le soir, mon dossier était sous les yeux du conseil des Dix et des inquisiteurs d'État. Le lendemain, je dormais encore lorsqu'on m'apporta une lettre du pauvre Gratarol , pleine de politesses , excuses et protestations d'amitié. Avant midi, toute la ville riait de cette rétractation aussi ridicule que le cartel. Je fus rappelé ensuite chez le seigneur Renieri , où je trouvai une respectable et imposante société.
— J'ai reçu , dis-je, un billet de Gratarol.