CHAPITRE XXIV
— Je le sais, interrompit le magnifique seigneur... Etes-vous satisfait ?
— Complètement. Je me sens même attendri , et j'ai envie d'aller voir ce pauvre jeune homme pour le consoler et me raccommoder entièrement avec lui.
— N'en faites rien , reprit le vieillard avec sévérité. Vous avez du jugement, l'habitude de comprendre, imaginer et développer des caractères : comment ne connaissez-vtfus pas mieux le naturel des gens vaniteux et superbes? N'allez point chez ce fou; ne lui parlez jamais; et, si vous le rencontrez dans la rue, attendez qu'il vous salue le premier , et portez a peine la main a votre chapeau... Je pense que les comédiens joueront encore votre pièce.
— ■ Je crois , au contraire , qu'on l'a définitivement abandonnée.
— Tant pis ! cela est fâcheux. Cet arrogant personnage se mettra dans l'esprit que son crédit et la terreur qu'il inspire auront suspendu les représentations. Ni votre bonté, ni vos peines, ni mon indulgence , ni la pitié générale , n'entreront dans ses lignes de compte; lui seul aura tout aplani, tout renversé, tout remis a sa place. Il faudra que la compagnie de San-Salvatore joue cette pièce une fois ou deux encore, a la demande de quelques personnes de qualité.
Le magnifique seigneur daigna m'entretenir pendant une demi-heure sur d'autres matières, et il me parla éloquemment, en homme d'un sens profond et admirable , qui avait sondé toutes les plaies de son siècle , et particulièrement de son pays.
L'expérience prouva que Paul Renieri connaissait
mieux que moi son Gratarol. A notre première rencontre, ce fat parut attendre mon salut; et, comme je ne voulais point manquer a mes instructions, il garda son chapeau cloué sur son oreille.
Après le carême, Sacchi partit avec sa troupe pour la province. Un soir, dans les rues de Milan, Facteur Yitalba, qui avait rempli, comme on sait, le rôle d'Adonis, fut attaqué par un estafier quLlui jeta a la tête une bouteille pleine de matières chimiques. Heureusement, sa fraise et son collet préservèrent son visage, qui eût été brûlé a ne pouvoir jamais remonter sur les planches , si le hasard n'eût pris soin de détourner le coup. Les soupçons désignèrent tout de suite Pierre-Antoine comme l'auteur de cette vengeance. Le bruit, les lettres, menaces, dénégations et impertinences allaient peut-être recommencer, lorsque le sénat, irrité de ces scandales , cassa aux gages son secrétaire, et lui retira sa commission de résident près le roi des DeuX'Siciles. J'aurais voulu, au moins, faire rétracter l'une de ces deux mesures sévères; mais je ne pus rien obtenir. Pierre-Antoine, conseillé par son orgueil indomptable , sa folle confiance en lui-même , frémissant de rage et compromis par ses imprudences , ses murmures , sa mauvaise conduite et ses dissipations , prit la fuite et sortit du territoire de Venise, laissant sa famille exposée a la vengeance des lois implacables a l'égard des sujets rebelles et contumaces.
Ainsi finirent les burlesques discordes soufflées par une comédienne en colère , et dont ma pièce insipide n'avait été que le prétexte.