TRÉPAS DE LA COMPAGNIE SACCHÏ
En récapitulant tout ce que je viens d'écrire sur la misérable affaire des Drogues de V Amour, je remarque combien malgré moi j'attache d'importance aux choses qui me concernent. Si vous me demandiez de vous raconter brièvement les trois guerres puniques , je le ferais en six pages, et cela se conçoit facilement : il ne s'y agirait que d' Annibal , Scipion , Marcellus ou Paal- Émile ; que de la lutte entre deux grands peuples et de la destruction d'un empire. Ce n'est pas de quoi occuper un écrivain expéditif pendant plus d'un jour. Mais sur ce qui me touche, moi Gozzi, nous ne saurions nous arrêter trop longtemps. D'ailleurs, si je ne vous le raconte , personne assurément ne vous en dira rien, tandis que d'Annibal, tout le monde vous en parlera.
Bientôt j'appris que GrataroL s'était retiré a Stockholm , sans doute afin de se rafraîchir le sang dans les glaces de la Suède. Il n'y avait pas de frimas capables de calmer cet impétueux jeune homme, puisque, du fond des régions polaires, il lança contre moi un manifeste dans lequel il m'accusa de toutes sortes d'atrocités. J'ai su que ce pauvre fugitif, en dépit de ses excès , continuait a se porter a merveille ; et cette robuste santé est de tous ses malheurs celui dont je le
plains le plus; car, avec son esprit, son intelligence et sa facilité d'éloeution , s'il eût été sujet aux fièvres tierces ou quartes , aux rhumatismes , migraines , coliques et dyssenteries , a cette heure il serait un ministre habile et fortuné; je n'en doute point.
L'ingrate Théodora semblait avoir perdu son génie comique en même temps que son aimable modestie. Elle jouait plus négligemment et plus mal tous les jours , comme si la gangrène qui avait rongé ses mœurs et son caractère se fut étendue jusqu'à son talent. Sa santé s'altéra. Enfin elle partit pour Paris , malade et languissante, avec je ne sais quels projets. Hélas ! je vis s'éloigner sans autre sentiment qu'un peu de compassion , cette personne que j'avais tant aimée.
Depuis cette fatale histoire des Drogues de V Amour, je n'avais plus de goût au travail. En me mettant a écrire des pièces de théâtre, je n'avais songé qu'à m'amuser, faire rire mes compatriotes, enrichir des comédiens que j'aimais, ainsi que leur ingrat capo-comico. Puisqu'il en pouvait coûter si cher, je pris la résolution de changer de délassement, de tirer ma révérence a la maussade Thalie, et d'enterrer sans bruit dans mon bureau les notes , ébauches et plans comiques. Mes amis me firent observer que cette bouderie contre un art que j'avais cultivé avec succès donnerait une faible idée de mon courage et de ma philosophie. Gratarol laissait a Venise quelques partisans , et l'on pouvait interpréter malignement cette grande innovation dans mes habitudes. Afin d'obéir aux amis , j'écrivis par respect humain deux pièces : le Métaphysicien et ta