‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 130 sur 134 · CHAPITRE XX VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX VL

ON NE PEUT PAS TOUJOURS RiRE.

Mon frère Gaspard, fatigué parle travail, redemandait sa santé perdue aux médecins de Padoue. Cette célèbre université s'évertuait a ranimer la nature affaiblie dans ce pauvre corps. Tous les essais de l'art le plus raffiné ne faisaient qu'achever le malade et l'aider a mourir. Un matin , je reçus la nouvelle d'une horrible catastrophe. Mon frère avait une fièvre cérébrale. Au milieu d'un transport de délire , il s'était jeté par sa fenêtre dans la Brenta. Sa poitrine avait porté sur une pierre, et on l'avait retiré de l'eau dans un état déplorable. Le malheureux crachait le sang; il avait perdu la parole ; et, comme il ne sortait plus d'une espèce de léthargie, on jugeait qu'il lui restait fort peu d'instants a vivre. Au reçu de la lettre qui m'informait de cet accident, je partis a la hâte pour Padoue. Gaspard respirait encore. Je trouvai près de lui une vieille dame française, madame Cenet, qui le soignait avec un dévoûmentetune intelligence admirables. Je demandai quel médecin on avait appelé ; on me répondit que depuis longtemps Gaspard s'était mis entre les mains de quatre docteurs , qui venaient le voir assidûment. Ce nombre de quatre et cette assiduité me firent trembler pour les jours de mon frère autant que sa maladie et son acci-

dent. Un cinquième médecin, le professeur délia Bona, seul homme en qui j'aurais eu volontiers confiance, avait été consulté une fois; mais il avait ordonné un traitement dont les quatre autres docteurs n'avaient voulu exécuter aucun article.

Afin de savoir si je devais conserver quelque espérance , je me rendis chez l'un des quatre praticiens. C'était une espèce d'énergumène fort peu occupé de ses malades , mais qui tachait de faire le plus de bruit possible. Il se vanta d'avoir tiré de l'eau mon pauvre frère , de l'avoir rappelé a la vie en lui administrant les secours recommandés par le tribunal de la sanità pour les noyés. Le maudit bavard écrivait un mémoire sur cette affaire, et sollicitait du gouvernement la médaille d'or. Si je l'eusse écouté , il allait me lire son mémoire ; voyant qu'on ne pouvait tirer de lui que des sottises a mettre dans mes comédies, je le plantai la, et je retournai près de mon frère.

Gaspard , entre la vie et la mort , demeurait assoupi et sans connaissance , ne prenant pour toute nourriture qu'un peu de crème que madame Genêt avait imaginé de lui introduire par force entre les dents, au moyen d'une cuiller, et qu'il avalait sans s'en douter. Les quatre docteurs venaient deux fois par jour, examinaient les crachats sanguinolents , tâtaient le pouls du malade , et se retiraient en haussant les épaules d'une façon qui ne présageait rien de bon. Un matin, ils se regardèrent entre eux d'un air a la fois sinistre et plein d'indifférence. Au lieu de sang le malade rendait par l'expectoration une matière jaune a laquelle on reconnaissait

parfaitement la suppuration d'une plaie ouverte dans la poitrine, un commencement de gangrène et les premiers signes d'une décomposition complète. La mort était fort proche. Je courus , hors de moi , chez le professeur délia Bona ; je le pris par le bras , et, chemin faisant , je lui racontai la triste découverte des quatre docteurs et leur funeste sentence. Le savant professeur applique son oreille sur la poitrine du malade, et, après un examen minutieux :

— La respiration est faible, dit-il , mais parfaitement libre. La sentence de mes confrères est une absurdité. Il n'y a ni gangrène, ni décomposition , ni plaie intérieure. Quant a cette matière blanche et jaunâtre sur quoi ils appuient leur condamnation , ce n'est point de l'humeur , mais je croirais plutôt que c'est du beurre ou de la crème. A-t-on donné les potions que j'avais prescrites , et la dose de quinquina?

— Les quatre docteurs , répondit madame Cenet , m'ont défendu de suivre votre ordonnance.

— Bravo! s'écria le professeur; signor Charles, voila un épisode digne de la comédie delVarte. On a voulu me traiter comme un Truffaldin , et nous allons montrer a ces illustrissimi qu'ils sont quatre Pancraces. La vie de votre frère ne tient qu'a un fil ; mais ce fil ne doit pas encore se rompre. Confiez-le-moi ; mettez a la porte ces médecins de théâtre, et je réponds du malade.

En effet, peu de jours après il y eut une crise favorable. Gaspard ouvrit les yeux; il me reconnut, et le docteur nous trouva causant ensemble paisiblement. La lièvre s'éteignit, l'appëtif revint, et j'eus le plaisir de

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