CHAPITRE XXVÏ
revoir mon frère plein de vie , de force et de gaîté , composer un joli sonnet sur sa maladie : ce qui me parut être une preuve évidente de son retour définitif a la santé. Cette aventure m'avait fait oublier tous mes petits ennuis, l'affaire de Gratarol, le départ de la Ricci et l'évanouissement de ma bien-aimée troupe de comédiens. Je revins de Padoue avec l'esprit tout neuf et prêt a souffrir de nouveaux chagrins, comme si je fusse sorti des bras de la mort en même temps que mon frère Gaspard. A peine de retour dans ma solitude, je réfléchis philosophiquement sur les secousses terribles que je venais de recevoir. En songeant au danger d'où j'avais tiré un frère chéri , au spectacle déchirant de ses souffrances, je me reprochai la vivacité extrême que j'avais toujours mise a ressentir les petites misères de la vie, les petites tracasseries des esprits malins, les contre-temps, les persécutions de mon étoile , et tant d'autres bagatelles dont j'aurais dû rire et ne point me soucier. Je reconnus qu'avec mes prétentions a l'indifférence, a la résignation stoïque, j'étais l'homme le plus faible du monde. Afin de m'amender, je pris la résolution d'être ferme a l'avenir et de ne jamais me tourmenter pour des causes futiles. Je bravai la colère des génies, celle de leur roi, et la malice des fées. A l'idée que Pierre- Antoine Gratarol , avec sa conformation suspecte , put être un esprit mal déguisé, je me félicitai de l'avoir vu traîner sur la scène et conspuer par le public. Je pensais avec plaisir a la terreur que ce malheureux avait dû répandre dans son monde fantastique, s'il y était rentré sous la forme d'une chauve-souris, poursuivie par les
huées et les sifflets. Un soir , je rêvais a cela en me promenant dans les rues , et je riais tout seul , lorsqu'un inconnu dit en passant près de moi : « On ne peut pas toujours rire. » Autant qu'il m'en souvient, c'était un dimanche, et j'entrais a Saint-Moïse pour y entendre la messe. Je venais de choisir une place, quand le signor Marini s'approcha de moi et me demanda si je savais le malheur arrivé k mon ami Paul Balbi.
— Quel malheur? demandai- je; hier soir, je l'ai vu i et gaillard.
— Il est pourtant mort cette nuit. Excusez, signor comte , le porteur de ce mauvais message.
Je cours aussitôt chez mon cher ami Balbi, nourrissant encore l'espoir d'une fausse nouvelle; mais les cris et les gémissements qui remplissaient cetie maison patricienne m'annoncèrent de loin que la mort avait passé la. — « On ne peut pas toujours rire : » la voix avait raison.
Le lendemain, je reçois une lettre du Frioul par laquelle on m'annonce que mon frère François est fort malade. Je m'apprêtais a voler a son secours; une seconde lettre cachetée de noir vient m' apprendre que j'arriverais trop tard. François laissait a sa veuve et a ses enfants une assez belle fortune ; mais je les connaissais, et je devinai qu'ils allaient infailliblement dissiper leur patrimoine. Je me donnai beaucoup de peines pour les retenir au bord du précipice. Je les grondai, je les chapitrai; rien n'y fit. Ils voulurent absolument se ruiner. Mes sermons, mes remontrances, mes pas et démarches , tout fut inutile ; et mes neveux orphelins nie