‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 132 sur 134 · CHAPITRE XXVI. 20 i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI. 20 i

fournirent cent fois l'occasion de répéter cette parole menaçante de l'inconnu : « On ne peut pas toujours rire. » Un matin , Raphaël Todeschini entre dans ma chambre avec un visage tout décomposé.

— Venez vite, me dit-il ; notre ami Charles Maffei est mort hier, en plein café, d'une attaque d'apoplexie. Vous savez qu'il était fort pauvre; cependant il vous a porté sur son testament.

Je n'étais pas l'homme du monde que Maffei aimait le plus; mais moi , je le chérissais d'une tendresse toute particulière. La douleur me troubla l'esprit a cette nouvelle sinistre. Je suivis Todeschini sans savoir ce que je taisais. Il me mène chez un notaire ; qui me communique le testament du défunt. J'y trouve une grande page pleine d'éloges- de mon caractère, et plus de témoignages d'estime que le pauvre garçon ne m'en avait donné en toute sa vie. Lorsque j'en vins a la dernière phrase, où il disait qu'il me laissait , comme un souvenir et un gage de son amitié , sa tabatière d'or , seul bijou qu'il eût a m'offrir , j'élevai mes bras en l'air et je m'écriai en pleurant :

— Ah ! je donnerais tout l'or du monde, la tabatière, le tabac et mon nez par-dessus le marché , pour racheter a l'impitoyable mort cet ami si doux et si bon !

Le notaire et Todeschini lui-même souriaient de cette franche expression de mes regrets; mais la Mort, qui se souciait peu de l'or et de la tabatière, et qui d'ailleurs était bien sûre d'avoir mon nez tôt ou tard, ne voulut rien rendre. Je gardai donc le bijou du bon Maf-

fei; et c'est Tunique héritage que j'aie jamais recueilli. Un million ne m'aurait pas été plus cher.

Fort peu de temps après cette perte cruelle , la mort courut a Padoue, et frappa subitement le meilleur, le plus dévoué, le plus constant de mes amis, Innocent Massimo. Cette fois, je n'eus pas même le courage de faire une exclamation. Je pleurai chaudement sans dire mot. Le fils de Massimo, jeune homme charmant, et sa femme, Hélène Raspi, l'une des personnes les plus affables et les plus spirituelles que j'aie connu , vinrent se jeter dans mes bras, me demander l'affection d'un père, et je trouvai un grand soulagement dans la tendresse filiale qu'ils me donnèrent naïvement , et que je possède encore. Souvent nous nous sommes émus en parlant ensemble de ceux qui ne sont plus ; et dans ces instants pleins de tristesse , je répétais tout bas , sans amertume, les paroles de la voix mystérieuse et inconnue : « On ne peut pas toujours rire , » et j'y ajoutai ce correctif: « Mais il n'est pas besoin de rire toujours. »

J'approchais, en ce temps-la, de la cinquantaine, et je sens qu'a ce grand âge on ne saurait plus exciter l'intérêt du lecteur. Que pourrais-je raconter sur ces années de calme où la nature s'endort et se refroidit? J'avais été passablement ridicule dans mes amourettes de jeune homme. Je l'aurais été bien davantage si mon cœur se fût avisé de s'enflammer encore a cinquante ans. Heureusement il n'en fit rien. Je n'aurais donc pas grand'chose a mettre au chapitre des passions. Mes travaux n'avaient plus la même importance qu'autrefois ; ce

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