‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 15 sur 134 · CHAPITRE IV. O · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. O

tendre, sincère, dévouée, toujours agitée de la crainte de me perdre. Je ne prévoyais plus de fin a mon amour, et je songeais avec effroi que dans moins de trois ans expirait mon engagement militaire : inquiétude louable, mais superflue! La bizarrerie des mœurs dalmatiques avait formé nos liens : elle se chargea aussi de les rompre.

Il arriva que le provéditeur général fut obligé de se rendre aux bouches de Cattaro pour remédier a des querelles et désordres survenus entre les populations pastroviques et les Turcs. Il me fallut m'embarquer avec la cour. Grand Dieu! que de larmes, d'angoisses, de spasmes, de serments de fidélité, a cet instant déchirant de la séparation !

Mon absence dura en tout quarante jours, qui me semblèrent quarante années. À peine de retour, je m'apprêtais k courir chez ma divinité , lorsque le comte Yilio, grand écuyer de Son Excellence , mauvais sujet, mais bon camarade, et qui était resté a Zara, me prit a part , et me dit :

— Gozzi, je sais que vous avez de l'amitié pour une jeune fille que je connais. Je manquerais à mes devoirs si je ne vous avertissais de ce qui s'est passé pendant votre absence. Le payeur de Son Excellence était amoureux depuis longtemps de cette jeune fille , et la poursuivait inutilement. Il a su choisir le moment et profiter de votre éloignement. J'ignore quels moyens il a employés, mais je suis certain qu'il a réussi. Faites ce que vous voudrez de cet avis.

Les paroles du comte Yilio furent autant de scorpions qui me rongèrent le cœur ; cependant je voulus paraître brave et indifférent a ma disgrâce.

— Il est vrai, répondis-je , que j'avais de l'affection pour cette jeune fille ; mais nos relations étaient innocentes. Je l'ai toujours trouvée honnête et modeste, et je crains que vous ne soyez trompé par les forfanteries d'un fat.

— Par Dieu ! s'écria le comte dans son langage de Brescia , je sais ce que je dis, et je connais le monde , mieux qu'un enfant de dix-sept ans. J'ai rempli mon devoir; c'est assez.

Il me laissa bouleversé. Je renforçai mon ardent désir de courir me jeter dans les bras de ma maîtresse , et je m'enfermai chez moi, portes et fenêtres closes, évitant les occasions de rencontrer l'infidèle. Les ambassades de la Génoise qui gouvernait mes chemises furent mal reçues, et repoussées par des réponses sèches, laconiques , où l'on voyait que je ne voulais point d'explication. Au fond, j'espérais que ma belle était innocente et lâchement calomniée, et j'attendais le triomphe de son innocence.

En passant , un jour , devant la maison d'Apergi , je vis a la fenêtre la vieille propriétaire , qui me pria de monter. Je me rendis a sa prière, persuadé que la bonne dame allait me donner enfin l'éclaircissement désiré. Elle m'introduisit dans une chambre où je me trouvai, a ma grande surprise, en face de l'objet de mes premières amours, noyé dans ses larmes. Je

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