‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 14 sur 134 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

sans songer où nous étions , de plus en plus enflammés par le bonheur de causer librement ensemble. Finalement, la nuit étant fort avancée, nous jugeâmes prudent de ne plus chercher cette fraîcheur qui jetait l'incendie dans nos sens. En reconduisant ma bienaimée a sa maison , je passai devant la porte de mon logis.

— Faites-moi une grâce , me dit la jeune fille ; puisque mes sœurs dorment , et qu'il me faudra rentrer à la dérobée , quelques instants de retard ne comptent plus ; montrez-moi votre appartement.

Je tire ma clef; j'ouvre la porte et nous entrons. Le soldat qui me servait avait laissé , comme d'habitude , une lampe allumée sur un guéridon. La jeune fille s'assit sur mon lit, et je me plaçai près d'elle. Un trouble invincible pénétra dans nos cœurs. La nuit , le silence , la faible clarté de la lampe nous inspiraient a la fois plus de hardiesse et plus de crainte qu'a l'ordinaire. Ajoutez a cela les ardeurs dévorantes du climat de ce pays, et la puissance du mois de juillet, et vous aurez une idée de la situation.

— Ecoute-moi, me dit la jeune fille. Il me serait facile de taire un secret qui m'a coûté un fleuve de larmes; peu de femmes a ma place se feraient scrupule de te laisser dans l'erreur ; mais je préfère la honte au mensonge , et je veux t'ouvrir mon âme. Sache donc qu'il y a deux ans, le colonel ***, en garnison a Zara, m'a séduite, enlevée par force de ma maison , et lâchement abandonnée , trois jours après avoir consommé mon déshonneur. Si cette confession me rend détestable

îi tes yeux , accorde-moi une dernière grâce, c'est de me tuer.

À ces mots elle fondit en larmes et tomba éperdue a mes pieds. Je connaissais ce colonel pour un célèbre libertin , que ses prouesses auraient mené devant la justice , sans le grand crédit de sa famille. Je ne doutai point de la vérité de l'histoire. J'essuyai les pleurs de la pauvre fille, et je m'efforçai de la consoler. Ce qu'elle perdait dans mon imagination , elle le regagnait dans mon cœur par l'intérêt et la compassion que méritait son infortune. Je la plaignais, je la rassurais, je lui jurais avec tous les serments les plus tendres que mon amour ne s'offensait point d'un malheur expié par tant de larmes. Elle pleura de reconnaissance , et puis de joie en voyant l'heureux effet de sa franchise et de son ingénuité. A force de maudire l'infâme colonel, le scélérat, le traître, le ravisseur; a force de m'indigner , de donner des consolations a la pauvre victime, et de protester de la clémence paternelle de mon amour, il se trouva que le petit démon dalmate avait éteint la lampe pour mieux cacher sa rougeur , ou pour m'inspirer plus de courage , si bien que le point du jour nous surprit encore ensemble, et fort chagrins de le voir paraître sitôt.

Je m'empressai de considérer mon petit démon comme une perle d'un prix inestimable. Nous étions plongés dans les flammes d'une passion égale des deux parts , et nous nous imaginions dérober notre charmant secret aux regards du monde , lorsque peut-être c'était le secret de la comédie. Ma maîtresse se montra toujours

Page 1