‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 19 sur 134 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dames sont belles , malgré la tendance de leurs formes a prendre un aspect un peu masculin. Les Pygmalions qui voudraient employer le savon et le sable a frotter et nettoyer le beau sexe , trouveraient de magnifiques statues animées.

Les aliments délicats recherchés du Morlaque sont l'ail et l'oignon. La terre ne demande qu'a produire de ces fruits rustiques en abondance ; mais le Morlaque préfère attendre les aulx et les oignons qu'on lui expédie de la Romagne , et quand on lui reproche sa paresse :

— Mes ancêtres, répond-il, n'ayant point planté l'ail ni l'oignon dans nos champs , comment voulez-vous que j'en récolte?

Ces gens-la ne veulent rien entendre a l'esprit de commerce. Les populations intrépides qui habitent les écueils sont exercées a la pêche; les autres sont d'habiles chasseurs. A Zara, nous mangions a vil prix d'excellent gibier, du poisson en abondance; mais ces provisions arrivaient dans les marchés a l'improviste , selon le caprice des habitants , qui chassent et pèchent quand l'envie leur en prend, et jamais lorsqu'on aurait besoin de leurs services. Le gibier paraît un jour de jeûne, et le poisson se présente le dimanche, foulé dans des sacs, sans précaution et sans soins. On m'a jeté la pierre pour avoir écrit que ce pays devrait être riche et fertile comme les campagnes de la Pouille , mais qu'il faudrait commencer par la culture des habitants, par enseigner a ces barbares a changer la haine, les rancunes et l'esprit de piraterie contre la modération, le sentiment du devoir, le goût de l'industrie et du travail. Cette opinion

était apparemment bien hardie, puisqu'elle a excité tant de colères et de mépris que je n'ai plus dit mot , et que je suis humblement retourné a mes poésies frivoles.

Je venais d'atteindre mes dix-sept ans lorsque Son Excellence me fit Fhonneur de m'enregistrer définitivement sur le rôle des militaires , avec le titre de cadet noble dans la cavalerie, ce qui me valait trente-huit livres par mois de bonne monnaie vénitienne. En reconnaissance de ce traitement, je rendis de fort beaux services a l'État , comme d'inspecter les postes de jour aussi bien que de nuit , de passer au vinaigre brûlé les dépêches des villages pestiférés , au grand dommage de mes chemises et de mes manchettes. Ce qui m'a fait surtout sentir combien j'étais vraiment militaire , c'est d'avoir été mis aux arrêts sans connaître la faute dont je m'étais rendu coupable. Je parcourus le pays sur des rosses, aux rayons d'un soleil de plomb; je dormis sur la terre, et sans ôter mes bottes, dans les vallées de la Morlaquie , et sur le pont des galères, doucement dévoré par des millions de punaises. Enfin je courus des dangers sans faire la guerre, comme vous l'allez voir.

Sous peine de passer pour un poltron et d'être ridicule, je devais me mêler quelquefois aux parties de plaisir, excès et entreprises de mes camarades. Ces entreprises et parties de plaisir consistaient a se vider réciproquement la bourse par un jeu effréné, a faire des soupers avec des femmes galantes , a troubler le sommeil des habitants des villes par des travestissements, vacarmes nocturnes et sérénades devant certaines maisons de maris peu commodes , et dont les coups d'arquebuse

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