‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 18 sur 134 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de pays nouveaux pour moi, étaient de véritables bonnes fortunes. Je visitai les citadelles, les campagnes, les villes les plus lointaines ; dans les unes, je trouvai des personnes aimables; dans d'autres, des mœurs rudes et sauvages. Les paysans de ces contrées ont conservé des usages antiques tout a fait païens dans leurs jeux et leurs cérémonies. Aux enterrements, des pleureuses a gages viennent autour du mort pousser des hurlements lugubres. Les jours de fête, les jeunes gens assemblés s'exercent a lancer en l'air des blocs énormes de marbre, et celui qui atteint a la plus grande hauteur en ligne verticale est proclamé vainqueur, ce qui rappelle les tours de force de Diomède et de Turnus.

Sur leur terrain , les Morlaques sont vaillants , d'un secours puissant contre les Turcs de la frontière , auxquels ils ont voué par tradition une cordiale antipathie. A Monténégro , les habitants approchent du dernier degré de la barbarie. Les familles où deux générations de suite meurent dans leur lit, et non violemment, sont regardées avec mépris par les autres. Près de Budua, j'ai vu ces enragés faire le coup de feu avec leurs voisins, et trois cadavres rester en un moment sur le sable. Un homme a qui on reprochait la longue série des morts naturelles de ses ancêtres, fut piqué de cet affront, et, pour réparer l'honneur de sa famille, prit ses armes et courut se faire tuer, en vendant chèrement sa vie. De village a village , on se querelle et on s'envoie des arquebusades. Une fois qu'il y a une victime d'un côté, l'autre côté n'a plus de paix a espérer, a moins que , dès le principe de la querelle, il ne consente a payer le tribut

de cent sequins, ou bien d'une tête humaine. Ce tarif, établi sans la participation du magistrat, est considéré comme équité. Un prêtre monténégrin avec qui je causais souvent, a Budua, me raconta, dans un jargon presque italien, quantité d'historiettes sur les meurtres de ses paroissiens, avec la complaisance et l'orgueil du patriotisme. Il me laissa même entendre que la pratique du fusil lui était plus familière que le maniement des ustensiles sacrés. J'admirai beaucoup les femmes monténégrines, vêtues de laine noire, avec des costumes qui ne provoquent point les désirs. Leurs cheveux , séparés au milieu du front, pendent le long des joues et sur leurs épaules , graissés par une couche de beurre si épaisse , que de loin on croit leur voir sur la tète une calotte luisante. Les plus rudes travaux sont leur partage, et on peut les considérer comme les esclaves des hommes. Elles s'agenouillent devant le mâle et lui baiseat humblement les mains partout où elles le rencontrent; il faut dire, a leur éloge, qu'elles paraissent satisfaites de leur sort. On devrait commander a quelques Monténégrines de venir un peu donner le bon exemple de cette soumission aux dames vénitiennes , dont les habitudes sont fort différentes.

Ce n'est pas que les mœurs des Morlaques soient bonnes : la nature et le climat ne souffrent pas de frein a la corruption. Les magistrats, convaincus de cette vérité, ont établi une amende contre les attentats a la pudeur, dont le prix ne surpasse pas celui que donne , a Venise , un libertin généreux aux créatures qui vendent le péché mortel en place publique. En Dalmatie les

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