‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 2 sur 134 · PRÉFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'AUTEUR

Si je croyais être un homme d'importance , comme un grand saint, un grand jurisconsulte, un grand philosophe, ou même un grand littérateur, je ne m'aviserais pas d'écrire l'histoire de ma vie; je laisserais ce soin aux romanciers, dont le métier est d'émerveiller les lecteurs, ou aux zélés qui s'imposent le devoir d'édifier la postérité par de beaux exemples. J'ai vu trop d'hommes doués de quelque talent se couvrir de ridicule et attirer sur leur dos quantité de disgrâces, par la folle estime qu'ils avaient d'eux-mêmes. Ces gens-là, dans l'aveuglement de la vanité, s'habillent d'un certain noli me tangere qui les rend ombrageux comme des poulains indomptés. Si, par aventure, ils daignent faire leur apologie, ils se donnent des brevets de demi-dieux ; les deux tiers du monde sont composés d'envieux de leur gloire rêvée. Leur parole amère accable le prochain, qui ne tombe pas prosterné devant ce burlesque noli me tolère. Les éloges que, dans leur clémence, ils accordent à un petit nomhre de personnes, brillent par la modération , et ces personnes dignes de leur bienveillance sont toujours les sots qui les admirent ou les coquins qui les flattent.

Ma principale étude a été de me faire à moi-même mon procès et de rebattre la pétulance de mon amour-propre, depuis que j'ai remarqué autour de moi, sur tous les visages, dans toutes les démarches , les physionomies et les regards , cette arrière-pensée générale : «< Regardez-moi, contemplez, respectez et craignez-moi. » J'ai trouvé quelque profit à cette étude, c'est pourquoi, bien que je parle beaucoup de moi dans ces mémoires sur ma vie , ma famille , mes voyages et mes œuvres littéraires , je les publie avec un véritable sentiment d'humilité. Je n'ai mérité ni les encens de ceux qui m'aiment ni les libellés injurieux dont mes ennemis m'ont honoré. Je remercie les premiers de leur bonté, sans haïr

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les autres de la soif qu'ils ont eue de me déchirer. C'est vivre que d'avoir des amis et des ennemis; on excite la sympathie ou l'antipathie par son aspect, son visage, par un parler ou lent ou rapide, ou prolixe ou laconique, et même par son tempérament , sans que les mœurs ni la conduite y soient pour rien. J'ai excité des aversions basées sur ces motifs indépendants de ma volonté; en conséquence, j'écrirai mon portrait , afin qu'on puisse, si l'on veut, se divertir à crayonner ma caricature, et j'essayerai la peinture fidèle de mon cœur, de mes pensées et de mes goûts , afin que les esprits envenimés et ingénieux me puissent représenter avec malignité sans s'écarter du vrai et sans craindre un démenti.

Nous avons tous dans l'intelligence une lentille optique, qui par ses reflets nous présente les objets de ce monde sous un certain jour. Si j'ai quelque brin de philosophie, ma lentille optique incline plus vers l'humeur de Démocrite que vers celle d'Heraclite. Quand j'ai puisé dans ma cervelle, éclairé par les reflets de la susdite lentille, c'a été ordinairement pour faire rire par des caprices et des badinages. Comme parmi les objets que j'ai choisis pour but-de mes traits et de mes satires, l'imposture et l'hypocrisie ont été ceux que je préférais, j'ai acquis un nombre imposant d'ennemis. Je me suis rappelé souvent au milieu de mes guerres satiriques cette belle sentence d'un sage : a Avec les traits et le sel vous amusez , mais vous ne gagnez point les cœurs. » Sans me flatter d'avoir désarmé mes ennemis en me moquant de moi-même après m'ètre moqué d'eux, je ne m'embarrasse pas de leur colère, et je donne le récit sincère de ma vie afin qu'ils puissent rire à mes dépens tout à leur aise.

DE

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