CHAPITRE IV
chanoine qui pût nous intimider. Torri, qui n'était pas militaire, comprit que ses chansons ne plaisaient point , et demanda la permission de se retirer. Massimo lui persuada de rester pour soutenir l'honneur de notre nation , en disant que la rue appartenait a tout le monde. Le Florentin reprit ses chants d'une voix moins assurée.
Tout a coup, a la clarté de la lune, nous voyons arriver de loin six masques encapuchonnés , portant des arquebuses dont les canons abaissés lançaient des lueurs bronzées faciles a reconnaître. Torri interrompt sa cadence commencée, et disparaît comme un trait. Massimo et moi, nous demeurons fermes au poste, comme Roland et Rodomont. Je sonnais de ma guitare avec plus d'acharnement, et Massimo, pour suppléer a l'évanouissement du premier chanteur, entonnait des ariettes populaires, d'une voix aussi aigre et fausse que celle du chanoine, et d'une façon a faire plus d'honneur a son courage qu'a la musique italienne. Les six masques s'arrêtent a vingt pas de nous; ils arment leurs fusils et nous couchent en joue. Sans reculer , nous apprêtons nos pistolets , et les deux corps d'armée se considèrent en silence pendant deux minutes. Soit que notre obstination ait imposé aux porteurs de capuchons , soit qu'ils aient craint d'allumer une guerre a laquelle tous les officiers eussent pïis part , ils passèrent devant nous sans tirer. Nous répondîmes a leurs regards menaçants par une attitude non moins fière ; mais , aussitôt après leur retraite , notre vacarme musical n'eut plus de frein, et dura
jusqu'à l'aurore. Quand il fut bien constaté que nous étions maîtres du champ de bataille , et que les doux usages de l'Italie triomphaient, nous allâmes nous mettre au lit. L'ordre de changer de résidence vint a propos nous soustraire aux arquebusades nocturnes qui auraient assurément fini par avoir raison de notre entêtement.
A Spalatro, où l'envie nous reprit de donner des sérénades a une belle Ragusienne , nous reçûmes une grêle de pierres qui nous fit sauter comme des chèvres , toujours chantant et grattant nos guitares, pour la plus grande gloire des mœurs italiennes. La seule excuse que je puisse donner a ces sottises, est notre jeunesse, le manque de médecins, et le besoin que nous faisait ce climat de feu d'être saignés , de prendre de l'ellébore , ou de recevoir des coups de bâton.