‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 22 sur 134 · UNE SOUBRETTE MALE. STRATAGEMES MILITAIRES · texte numérisé non relu

UNE SOUBRETTE MALE. STRATAGEMES MILITAIRES

Après avoir ingénument confessé mes folies , on me permettra de parler d'une circonstance où je fus plus sage. J'ai déjà dit que les officiers avaient organisé entre eux une comédie de société. A l'époque du carnaval, comme nous étions de retour a Zara , nos représentations prirent un développement considérable. On mit a notre disposition la salle de spectacle de la cour, et le provéditeur ayant daigné se divertir a nous entendre , un immense concours de curieux amena la noblesse, la garnison et la ville. Notre compagnie comique ne se composant que d'hommes, les mentons sans barbe jouèrent les rôles de femmes, et je fus mis a contribution, a cause de ma jeunesse. J'adoptai l'emploi des servantes dans les farces improvisées. Pour faire un accommodement entre les goûts italiens et dalmates , je créai un genre de soubrette que , sans doute on ne reverra jamais sur aucune scène. Je pris le costume , le langage et le ton des femmes de chambre du pays. Les filles de Sebenico , ayant une coiffure galante , composée de tresses et de rubans roses , je fis arranger mes cheveux a leur mcde. En mêlant le vénitien avec ce que je savais du dialecte d'Illyrie , je réussis a former un jargon facétieux intelligible pour les Italiens comme pour les

Dalmates, et dans lequel j'improvisais passablement. Cette nouvelle espèce de soubrette obtint l'approbation générale. J'imitais les intonations féminines , et, parmi les réponses saugrenues que je faisais a ma padrona, je glissais des allusions aux aventures de mes camarades ou a la chronique de la ville , en y mettant la discrétion nécessaire pour ne blesser personne. Ma pudeur comique, mes réflexions bouffonnes, mes plaintes et murmures, amusèrent si bien le provéditeur et le public, que je fus proclamé la meilleure soubrette des théâtres de Dalmatie. On redemandait souvent les farces improvisées, pour rire des naïvetés et du jargon illyrico-italien de la Lucie ; c'était le nom que j'avais choisi comme étant vulgaire a Zara , de préférence aux Sméraldines et Colombines du théâtre classique. Plusieurs belles dames eurent la curiosité de connaître cette Lucie mâle , si vive et si endiablée sur la scène ; elles ne trouvèrent qu'un pauvre garçon réservé, taciturne, d'une humeur si opposée a celle de la soubrette, qu'elles lui en surent fort mauvais gré. On a vu par l'histoire de mes premières amours, que, pour Tune de mes spectatrices, le contraste entre la Lucie et le philosophe avait été un aiguillon de plus. Jamais mon éducation, mon caractère, mes connaissances, ma littérature ni mes qualités, si j'en eus, n'exercèrent autant de prestige sur le beau sexe que mes coiffures de Sebenico , mes niaiseries improvisées , et surtout mon adresse au jeu de ballon. Ma chasteté en eut quelques épreuves a subir.

A ce propos , je féliciterai bien sincèrement la moitié la plus sensible du genre humain de ne plus gouverner

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