‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 29 sur 134 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

femme le suivait en poussant des cris aigus , et Massimo , son épée sous le bras , parut en dernier lieu , persuadé que des brigands assiégeaient la maison. Le tableau était théâtral. La jeune fille, en camisole de nuit, accroupie sur une marche, tremblait d'épouvante. Le délit était flagrant, quoique le voisin se fût enfui par les gouttières. Nous eûmes toutes les peines du monde a contenir le père adoptif, changé en Roland furieux, et qui voulait sans pitié trancher la tête de la coupable. Après bien des débats et une espèce de procès en règle, dans lequel, par bonheur, je ne fus point mis en cause, la jeune fille confessa ses fautes. Cet éclaircissement nous apprit que non-seulement le modeste follet nocturne recevait souvent le voisin par la lucarne de l'escalier, mais que, plus souvent encore, il descendait , pendant la nuit , dans une office située au rez-dechaussée, et donnait l'hospitalité à une quantité de jeunes gens pour lesquels la porte de la rue s'ouvrait a tour de rôle. Tous ces aveux arrivèrent successivement au milieu des cris , menaces, larmes, prières, demandes en grâce, promesses d'être plus sage a l'avenir et de ne plus recommencer. En d'autres pays, il y aurait eu sujet de mettre une fille au couvent pour le reste de ses jours ; mais en Dalmatie ce n'étaient la que des péchés mignons et des erreurs de jeunesse. Finalement, le pardon général fut accordé, et. pour toute punition , la jeune fille fut logée dans une autre chambre. Trois jours après cette terrible aventure, je partais de Zara, consolé de voir ainsi rompu le fil de mes amours avec cette messaline de treize ans.

Le provéditeur Querini , dont le commandement finissait avec mon engagement volontaire, me proposa de rester auprès de son successeur, Jacques Boldu; mais j'avais eu le loisir de m'assurer que ma vocation pour l'état militaire était incomplète. Malgré mon économie, les trente-huit livres par mois d'appointements n'avaient pu suffire a mes besoins. Je devais a Massimo deux cents ducats, et je voulais m'acquitter de cette dette. J'avais un ardent désir de revoir et d'embrasser mes parents , de me livrer a des travaux d'accord avec mes goûts, et de vivre paisiblement; c'étaient plus de motifs qu'il n'en fallait pour refuser les offres de Son Excellence. Je m'embarquai dans le mois d'octobre, par un mauvais temps, et, après un voyage de vingt-deux jours, je touchai le sol de Venise, et je respirai l'air de la liberté. Massimo m'avait accompagné ; je l'invitai a venir loger chez moi, en attendant le moment de se rendre a Padoue, sa ville natale. Nous arrivâmes ensemble devant la maison de mon père, a San-Cassiano , portant nous-mêmes notre léger bagage. Mon compagnon parut étonné de voir un bel édifice avec l'apparence d'un palais , et comme il se connaissait en architecture, il me fit compliment de la superbe façade de mon habitation.

Massimo eut le temps d'admirer l'extérieur, car j'avais beau frapper a la porte , le silence de la tombe répondait a mes coups redoublés. Enfin une petite servante, seul gardien de ce désert, vint nous ouvrir. Elle m'apprit que toute la famille était a la campagne, dans le Frioul, mais qu'on attendait mon frère Gaspard a Venise. Nous montâmes un large escalier de marbre;

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