‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 30 sur 134 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

au delà de la dernière marche s'offrit a mes regards le triste fantôme de l'indigence , dans toute son horreur et sa nudité : le pavé de la grand'salle entièrement détruit ; partout des cavités profondes a se donner des entorses ; les vitres brisées livrant passage a tous les vents ; des tapisseries sales et en lambeaux pendant aux murailles ! Il ne restait plus de traces d'une magnifique galerie de tableaux anciens , dont ma mémoire avait conservé un brillant souvenir, et que je me proposais de faire admirer a mon ami. Je ne retrouvai que deux portraits de mes ancêtres, l'un du Titien, l'autre du Tintoret; ils me regardaient d'un air triste et sévère , comme pour me demander raison de la solitude et de l'abandon oii ils étaient. J'avais bien préparé Massimo a la vue d'une maison délabrée, mais j'étais loin de soupçonner tous les nouveaux désastres survenus pendant mes trois années de service. La première impression une fois dissipée, je pris le parti de tourner la mésaventure en plaisanterie; mon ami, qui était doué d'un bon caractère, accepta gaîment une chambre dans cette auberge misérable, et me promit de se récréer a considérer la façade extérieure. L'arrivée de mon frère Gaspard vint augmenter a la fois ma joie et mes inquiétudes. Je l'aimais tendrement , et je passai des heures bien douces auprès de lui ; mais les nouvelles qu'il me donna de la famille me fendirentle cœur :1a gêne etles embarras d'argent ne faisaient que se compliquer; deux de nos sœurs s'étaient mariées, et on plaidait avec le mari de Tune d'elles pour une dot que nous ne pouvions pas payer. On devait deux mille ducats a divers marchands. Les fermes et biens étaient

en grande partie vendus. Tout avait diminué, hormis le nombre des enfants , et pour surcroît de peines , trois de nos sœurs devenues grandes, n'avaient guère de chances d'établissement, vu leur pauvreté. Gaspard me donna ces tristes détails avec son air d'indifférence philosophique , comme s'il se fut agi de choses toutes simples auxquelles on dût s'attendre. Je le laissai au milieu de ses livres, et je partis pour le Frioul , aussitôt que Massimo nous eut quittés.

Le lendemain , je revoyais cette maison de campagne oii s'étaient écoulées mes premières années, dans le beau temps où les soucis de ménage passent par-dessus nos têtes. Lorsque les cris des servantes annoncèrent mon arrivée , mon vieux père, toujours muet et paralytique , retrouva encore assez de forces pour se lever de son fauteuil et se jeter dans mes bras. De grosses larmes, qui coulèrent sur ses joues vénérables, exprimèrent mieux que des paroles l'émotion de son cœur. Ma mère m'accueillit plus froidement; elle aimait trop passionnément Gaspard , et lui faisait trop de sacrifices, pour que ma part de tendresse n'en fut pas un peu entamée. Par respect pour l'aîné de la famille, je n'osais m'en plaindre. Mes sœurs m'accablèrent de questions, et je me donnai la satisfaction de raconter mes voyages et mes aventures. Mon tour vint d'écouter des récits. On m'apprit en confidence que la femme de Gaspard gouvernait toute la maison , et y entretenait le mauvais état de nos affaires; que notre mère, dans son aveugle prédilection , laissait aller le désordre. On comptait sur moi pour tenter une réforme. De son côté, ma belle-sœur

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