CHAPITRE VU
de douceur que de fermeté , je lui déclarai que mon adhésion et celle de mon frère François étaient nécessaires a la validité du contrat , et que jamais on ne les obtiendrait. Zini ne garda point le secret sur ma démarche. Je vis un matin ma mère entrer chez moi avec la contenance d'un juge. Elle m'expliqua les raisons qui l'avaient déterminée a faire ce contrat déplorable, et je lui donnai avec respect celles qui m'engageaient a refuser mon consentement. Un éclat terrible s'ensuivit. J'entendis les reproches les plus injustes et les plus cruels ; ma mère m'accusa d'avoir mené une vie libertine en Dalmatie, de n'avoir point su m'y créer une position , d'avoir perdu au jeu les deux cents ducats prêtés par Massimo, et d'avoir commis cent autres crimes aussi bien constatés. Tout cela n'était rien, si je ne fusse encore venu jeter l'anarchie dans la famille, et mettre empêchement, par pure malice, aux mesures d'utilité générale. J'eus le courage d'écouter sans murmurer un déluge de paroles amères, parmi lesquelles mes oreilles filiales recueillirent cette phrase accablante : « Vous êtes le sixième doigt de mes mains , faudra-t-il que je fasse amputer ce doigt pour le bien des autres? Je ne reconnais plus en vous les allures d'un fils, et, depuis votre retour dans notre sein , je suis comme Cassandre, prédisant notre ruine commune, dont vous aurez été la seule cause. »
Ces combats devenaient trop rudes pour mes forces. Je n'avais point osé prévoir que les choses dussent aller si loin. Pour montrer a ces cœurs ingrats mon abnéga-
tion et leur injustice, je résolus de les abandonner a leur folie et de retourner prendre du service en Dalmatie. Je traitai immédiatement de mon passage a Zara avec le patron d'un navire, lorsqu'un événement funèbre vint changer brusquement nos situations respectives.
C'étaitje soir même du jour où ma mère m'avait si cruellement traité. Je m'assis tristement a côté du fauteuil de mon père; le pauvre vieillard demeurait muet par infirmité; je gardais le silence, par excès d'inquiétude et de chagrin. Des larmes coulèrent sur les joues du malade. Il se mit a balbutier, a faire des signes si éloquents , que je compris clairement ce qu'il avait dans l'âme. Il souffrait de la misère où ses enfants étaient plongés et qu'on ne pouvait plus dissimuler a ses yeux éteints; il approuvait mon opposition a un contrat honteux pour notre nom , et désastreux pour l'avenir de ses filles ; mais il me priait de céder, en appuyant sur ce motif horrible : « que sa mort prochaine viendrait rompre le contrat , et nous rappeler dans notre palais. » Remué jusqu'au fond du cœur par cette scène déchirante, je suppliai , a genoux , mon pauvre père de chasser loin de sa pensée des tableaux affligeants qui pouvaient altérer sa santé. Il m'interrompit en me faisant signe de l'aider a se mettre au lit. Je le saisis par le milieu du corps ; ses jambes tremblaient plus que de coutume. A moitié chemin du fauteuil au lit , il appuya sa tête sur mon épaule, en me disant : Je meurs ! Une nouvelle attaque d'apoplexie venait de le frapper. J'appelai du secours. On amena un médecin ; mais les efforts de l'art furent