‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 35 sur 134 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

inutiles. Après huit heures d'agonie les yeux de notre père se fermèrent pour toujours aux ténèbres dans lesquelles ses enfants demeuraient plongés.

A défaut de meilleurs sentiments, la consternation et la douleur firent une trêve dans nos discordes. Qu'on juge de l'état de nos affaires par cette simple particularité : le lendemain de ce douloureux événement , nous n'avions pas le nécessaire pour conduire honorablement le cadavre du chef de la famille au lieu du repos ! Cet ami Massimo, dont on avait fait l'instigateur de mes débordements en Dalmatie, fut encore mon recours. Je lui écrivis pour lui confier mon embarras , et il m'envoya sur-le-champ le double de la somme dont j'avais besoin.

Je ne me berçais point d'illusions vaines, et ne me flattais pas de voir rentrer au logis la bonne harmonie, quoique l'occasion de nous réunir dans notre douleur commune dût autoriser cette espérance. Les passions avaient été trop enflammées pour s'éteindre si vite. Les amis et conseillers avaient jeté trop de soufre dans le feu. Le zèle était appelé tyrannie et méchanceté; plus d'intentions qui ne fussent suspectées ; plus de démarches ni de paroles qu'on n'interprétât malignement. Quand une famille allume une fois cet enfer dans son sein , la raison se trouble, le libre arbitre se perd ; la vérité ne se montre qu'après plusieurs années de malheurs, lorsque les armes de la vengeance sont émoussées et les bras fatigués. La justice rentre trop tard dans les cœurs; on s'étonne alors de ses fureurs , et on demeure étourdi en face des preuves de l'ingénuité, de la bonne

foi et du désintéressement de l'innocent qu'on avait accusé. On se réveille comme des somnambules. Le lecteur sourirait si je disais que des puissances occultes s'étaient introduites dans notre maison et soufflaient les poisons de la discorde dans toutes les cervelles qui m'entouraient ; mais bientôt je lui ferai toucher du doigt l'entremise de ce monde invisible et ses persécutions , dont je n'avais point encore la conscience.

Au milieu de sa douleur, ma mère réclama son douaire; ma belle-sœur avait des conciliabules secrets avec les jeunes filles, a qui elle promettait des dots et des maris, pourvu qu'elles s'unissent a elle contre moi. Gaspard , retombé dans son insouciance, prêtait les mains aux mesures les plus absurdes. On daigna m'appeler a une séance solennelle, où l'on proposa de vendre l'étage supérieur de la maison a un acquéreur qui se présentait : excellent moyen de se créer une source féconde de procès. Mon opposition me valut le titre de Denis le Tyran. On me contemplait avec terreur comme une comète prodigieuse. Je souffrais tellement de me voir ainsi faussement jugé, que, pour me distraire, j'écrivis un déluge de vers, les uns satiriques, les autres pleins d'amertume. Ce fut un baume calmant qui me soulagea.

Il y eut un moment d'aveuglement et de vertige général , non-seulement dans ma famille, mais aussi par toute la ville de Venise. Quelque diable s' étant sans doute frotté contre moi , je devins noir aux yeux du public. Ceci n'est point un badinage. Comment penser que cent quarante mille personnes se soient avisées tout

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