CHAPITRE VIII
et fatigues pendant sa bonne administration ; diverses réclamations pour des fournitures faites par des marchands. » J'étais un loup auquel tout le monde courait sus. Je demeurai imperturbable, attendant que le feu s'éteignît.
Huit jours après mon départ du logis , on s'aperçut qu'on ne savait plus comment se diriger. Mon frère Almoro vint me supplier de le prendre chez moi , et je partageai avec lui mon petit appartement. J'avais signé avec Gaspard une transaction, en lui faisant quelques avantages. Il perdit un procès dans le moment où j'en gagnais un autre. Cet avertissement lui profita. Il me pria instamment de reprendre le gouvernement de sa fortune, et me donna une procuration. La tête de ma belle-sœur s'était refroidie, j'appris un jour que notre pauvre mère manquait d'argent. Je lui portai une somme dont je pouvais disposer , et son cœur s'attendrit un peu. Néron ayant tué sa mère, j'offrais déjà quelques points de dissemblance avec ce fils dénaturé.
Aidé par un habile avocat de mes amis , le signor Testa, je débrouillai les affaires du bon Gaspard. Ma mère rentra bientôt en possession de son douaire. Les mineures eurent leurs dots et leur entretien assurés. Après avoir payé quelques dettes , je fis voir que la famille jouissait d'un revenu clair et net de 1,500 ducats de rente. Mes procès étaient en bon chemin. Le premier cassa un bail frauduleux et irrégulier par lequel une propriété située a Vicence nous fut rendue ; cela augmenta nos recettes annuelles de 250 ducats. Parle second procès , je rentrai en possession d'une petite au-
104 MÉMOIRES DE CHARLES GOZZl.
berge située a Bagnoli, et qui produisait 65 ducats par an. Le gain du troisième procès nous rendit un capital de 800 ducats, ancienne créance de mon grand-père sur la maison des Battaglia. Parle quatrième procès, je recouvrai en toute propriété une maison et une boutique dans la rue Sainte-Marie-Zobenigo, a Venise. Le cinquième procès fit rentrer dans la famille une maison de campagne avec dépendances , située près de la petite ville de Tain ai, dans le Frioul. Je fis valoir, par le sixième procès, des titres de propriété, oubliés par négligence, sur une maisonnette de la rue Mater-Domini , a Venise. Le septième procès fut une guerre acharnée. Il s'agissait de biens vendus dans des conditions folles et désastreuses pendant la maladie de mon père. Le conseil de la garantie civile jugea les ventes mauvaises et cassa les contrats, moyennant restitution des sommes perçues. Pendant ces débats, j'avais encore payé pour 5,000 ducats de dettes; j'avais fait remettre en bon état les maisons délabrées; j'avais recouvré pour 14,000 ducats de petites créances , dont l'excellente administration de ma belle-sœur avait perdu la trace. Les comptes de partage étaient préparés avec la plus grande exactitude , et la pension exigée par les gens de loi pour l'entretien de mes sœurs mineures se trouvait doublée par mes soins. Ma famille commençait a ouvrir les yeux. Le règne de Néron devenait un âge d'or. On avait crié si haut contre ce tyran détestable qu'on n'osait pas encore changer de langage; mais on allait tous les jours adoucissant l'amertume des malédictions pour retourner sans brusquerie a la tendresse