CHAPITRE Mil
qu'on devait a un bon frère, a un fils dévoué. C'était mon huitième procès , et je sentais au fond de mon cœur qu'Userait bientôt gagné.
Tandis que nos blessures se fermaient peu a peu , la calomnie me déchirait a belles dents , et le vertige public était a son comble. Des trompettes invisibles sonnaient par toute la ville : « Charles Gozzi, non content d'avoir réduit sa famille a la misère par d'horribles manœuvres et des procès odieux , veut encore chasser de l'asile héréditaire sa vieille mère, ses trois sœurs nubiles, son frère aîné, homme paisible, marié, père de cinq enfants innocents qui vont être jetés sur le pavé par ce monstre sans pitié. Qui eût jamais attendu de telles noirceurs d'un garçon de vingt-trois ans !
Sonnez moins fort, ô trompettes! et prenez patience.
Au milieu de mes procès , j'avais fort négligé mon grand-oncle, le sénateur Tiepolo. Ce digne vieillard me fit savoir qu'il désirait me parler. Je me rendis auprès de lui , et je le trouvai fort malade d'une hydropisie de poitrine. C'était un sage et un original que le sénateur Tiepolo. Un seul trait le fera connaître. Étant déjà vieux , il revenait un soir du sénat ; en sortant de sa gondole , il s'embarrassa les pieds dans sa robe et faillit tomber dans l'eau. Son gondolier, afin de le soutenir, lâcha une rame qu'il tenait entre ses mains ; cette rame vint choir sur le bras droit du patron et le lui cassa. Le gondolier ne se douta point de cet accident, et mon oncle garda le silence. Après avoir monté l'escalier sans se plaindre, le patron rentra dans sa chambre, et quand
son domestique voulut l'aider a ôter sa robe : « Va doucement, lui dit-il, car mon bras droit est cassé. » Aussitôt toute la maison retentit de cris d'effroi : le pauvre gondolier accourut en pleurant se jeter aux pieds de son maître : « Mon ami, lui dit le vieillard avec sang-froid, calme-toi : tu m'as fait mal en voulant me faire du bien ; je n'ai point de faute a te pardonner. »
Lorsque je parus devant lui, pénétré de respect, mon grand-oncle me demanda pourquoi je l'avais abandonné. Je lui avouai franchement les véritables causes de ma négligence, a savoir : ma taciturnité , mon humeur solitaire, les occupations déplorables qui m'avaient forcé sans relâche a de fort tristes rapports avec les hommes, les dissensions de notre famille, la crainte où j'étais qu'on ne m'eût dépeint sous de fausses couleurs , et mon invincible répugnance à me disculper de crimes dont j'étais innocent.
— Quand même j'aurais eu contre vous des préventions, me dit le grave sénateur , ce n'était pas une raison pour supprimer vos visites.
Mon oncle m'interrogea surines querelles de famille. Je lui répondis avec sincérité. Ses yeux pénétrants distinguèrent la vérité.
— Voila qui est bien , me dit-il ; je parlerai de vous a votre mère.
En effet , il envoya quérir sa nièce le lendemain , et j'ai su qu'il lui avait dit ces simples paroles :
— Je vous assure que votre fils Charles est un bon garçon.
Dans sa bouche , ce peu de mots valaient toutes les