‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 42 sur 134 · CHAPITRE vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE vin

des maladies qu'il ne connaît pas? C'est qu'il est malade lui-même, et qu'un diable lui a planté sur le nez des lunettes hippocratiques , avec lesquelles il voit tous les mouvements de ce vaste monde sous les couleurs de sa petite science.

Le lecteur aura le loisir de s'en convaincre : dans les choses les plus simples de la vie, les incidents bizarres ont toujours été faits pour moi. J'aurais dû le deviner dès le jour où mes papiers de famille enveloppèrent des saucissons chez uu charcutier; mais ce fut dans une autre circonstance que je reconnus pour la première fois la malignité de mon étoile. Toute notre maison venait de se résoudre sagement a partir pour le Frioul. Je demeurais seul a Venise, chargé des intérêts communs. Mes frères avaient cru bien faire en se mariant, et leurs femmes croyaient faire pour le mieux en leur donnant beaucoup d'enfants. J'adorais mes neveux et je travaillais à augmenter leur patrimoine. Nous avions une petite maison situéealaGiudecca. Une femme veuve, d'une mine décente, se présenta pour louer cette maison. Je lui en donnai les clefs ; elle y mit un mobilier chétif , et s'y établit avec ses enfants et une servante. Le premier terme étant écoulé, la bonne dame me demanda un délai pour payer. Après le second terme, point d'argent encore; après le troisième, contes en l'air, bavardages , échappatoires et point d'argent ; au quatrième terme, je priai civilement ma locataire de vouloir bien me rendre les clefs, en l'assurant que j'étais incapable de la poursuivre en justice pour une faible somme, et que je lui abandonnais de bon cœur le prix du lover, a la seule condi-

lion de céder la place à un autre locataire. Là-dessus , cris, injures et menaces : — On était une honnête femme; on saurait bien me le faire voir; on ne voulait point accepter de grâce. — Au cinquième terme, point d'argent. Je me rendis chez l'avogador, et je le priai de me débarrasser de ce polype. L'avogador cita la femme a son tribunal ; on lui promit de rendre les clefs avant huit jours. Au bout de la semaine, point de clefs. La maison ne m'appartenait plus , et ma locataire n'en voulait déguerpir sous aucun prétexte. Nouvelle citation a comparaître. L'avogador, ennuyé, donna l'ordre a ses agents d'exécuter eux-mêmes le déménagement. On mit les meubles dans la rue par autorité de justice, et l'huissier m'apporta les clefs de ma maison.

La Giudecca est une île où les habitants des autres quartiers ne vont pas souvent. Un mois s'était écoulé, lorsqu'une personne disposée a louer ma maisonnette me pria de la lui montrer. Nous arrivons en gondole. Quel est mon étonneraient, en retrouvant la damnée bonne femme installée avec ses méchants meubles , ses vilains enfants et sa servante malpropre ! A peine l'huissier avait-il opéré sa retraite, que ces parasites, grimpant a l'assaut avec une échelle, s'étaient introduits par la fenêtre et avaient défait en un moment toute la besogne des gens de justice. Je commençai par rire de l'aventure, et puis je me fâchai. A la troisième citation devant l'avogador, mon aimable locataire comprit que le cas allait devenir menaçant. Cette fois , elle quitta la place volontairement sans attendre les huissiers ; mais elle fit le déménagement avec tant de perfection ,

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