‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 41 sur 134 · CHAPITRE vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE vin

phrases du monde. On ne pouvait exiger davantage de la part d'un homme qui ne poussait pas une plainte pour un bras cassé. La maladie de cet excellent vieillard était malheureusement incurable. Il mourut dans les sentiments les plus religieux , souriant a son confesseur, qui lui disait avec inquiétude , en le voyant si indifférent a la mort et aux souffrances : « Je ne voudrais pourtant pas que votre seigneurie s'exposât au danger de mourir un peu trop en philosophe. » Il Tétait , mais philosophe chrétien.

Mon oncle Tiepolo laissa un testament en règle , par lequel, ses créanciers une fois payés, l'usufruit de sa fortune appartenait a sa sœur Jeronima, vieille], dame sans héritiers, et ses biens-fonds a sa nièce Gozzi. La dame Jeronima ne survécut guère a son frère, et j'eus enfin le plaisir de voir ma pauvre mère dans une position heureuse qui lui permettait de se livrer amplement a sa prédilection pour Gaspard. Elle s'installa dans le ménage de son fils aîné ; ce fut sans doute au préjudice de ma bourse , mais au grand bénéfice de mon cœur. L'aisance ramena la bonne humeur au logis. Mes deux frères François et Almoro se marièrent. Deux de mes sœurs nubiles trouvèrent de bons partis. La troisième, ayant eu quelques démêlés avec Gaspard , vint me demander un asile. C'eût été une consolation charmante pour moi que de vivre auprès d'elle; mais je craignis les vertiges publics et les sons des trompettes. J'eus le courage d'engager ma jeune sœur a entrer comme pensionnaire dans un convent. Elle m'obéit, et s'en trouva si bien , que jamais elle ne voulut sortir de sa retraite.

Que de gens dans ce monde ne savent ni pourquoi leur colère s'allume, ni comment elle s'apaise ! Le médecin ne sera pas embarrassé pour dire que cela tient aux mouvements de la bile ou des nerfs. D'où vient qu'un beau jour la confiance et l'amitié de mes proches me furent rendues, comme elles m'avaient été retirées, sans raison? D'où sortent ces résolutions extrêmes et opposées, ces contradictions inexplicables? Aujourd'hui, les cœurs sont troublés , tout est fureurs et tempêtes ; des frères et sœurs se querellent, se haïssent et se poursuivent la menace a la bouche et le papier timbré a la main. Attendez un peu. L'année suivante, l'enfer est devenu paradis; on s'embrasse, on est d'accord, on rit et on s'aime. D'où vient que ma mère se décida tout a coup à me rappeler dans ses bras? qu'elle voulut se retirer dans le Frioul , par excès de zèle, quand cette mesure n'était plus nécessaire? D'où vient qu'elle me laissa le soin de veiller a ses intérêts , en disant qu'elle s'en rapportait a mes bonnes intentions et a mon habileté? D'où vient que tous mes frères firent comme elle, et que je voulais vainement refuser cette responsabilité effrayante ? Le Néron , le tyran était devenu le soutien , l'ami dévoué, l'intendant, le bon conseiller, l'homme sûr! Est-ce de la bile ou des nerfs que dépend cette métamorphose? Mon médecin, le docteur Cornaro, m'a guéri de la fièvre avec du quinquina; mais si, dans tous les bocaux des pharmaciens , il ne sait pas trouver une drogue pour éteindre les discordes, calmer les engouements et ramener le bon sens dans une maison , pourquoi s'avise-t-il de rire lorsque j'explique a ma façon

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