‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 44 sur 134 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

MES DERMERES AMOURS.

Boccace aurait su faire une de ses jolies nouvelles avec l'histoire de mes dernières amours. Je ne pourrai m'empêcher de m'étendre sur ce sujet , qui me tient au cœur, et je demande, pour cette fois, la permission d'être un peu longuet dans mon re'cit.

En retournant sous le toit de mes pères, j'avais repris possession de ma chambre tte , située a l'étage supérieur de la maison. Je m'y livrais, pendant des journées entières, a mes études frivoles. Tout en écrivant, rimant et lisant, j'entendais une voix angélique et fraîche qui chantait des ariettes d'une mélodie plaintive et sur des paroles mélancoliques. Cette voix douce sortait d'une maison voisine, séparée de la nôtre par une ruelle trèsétroite. Mes fenêtres étaient en face de celles de cette autre maison. Le hasard ne pouvait manquer de me faire voir la belle chanteuse, assise auprès de son petit balcon, et cousant du linge avec l'air le plus modeste. En m'appuyant du coude sur le bord de ma fenêtre , je me trouvai si près de cette jeune femme que, sous peine d'être incivil , je ne pouvais me dispenser de la saluer. Elle me rendit mon salut avec courtoisie. Cette personne, a peine âgée de dix-sept ans et nouvellement mariée, était pour-

vue de tous les charmes que la nature peut prodiguer a cet âge si brillant. Elle avait la peau d'une blancheur éblouissante, la taille fine et bien prise, le regard singulièrement honnête et suave, le maintien presque majestueux. Les formes de la poitrine, des bras et des mains, offraient une distinction et une pureté de lignes admirables. Un ruban rouge qui entourait son front et qui soutenait par derrière un nœud épais de cheveux magnifiques, lui faisait une coiffure a l' antique parfaitement en harmonie avec sa physionomie sérieuse. Malgré tant de charmes, l'expérience de mes amours passées m'ayant un peu découragé, je retenais avec force mon cœur trop platonicien;

A Venise , on voit sa voisine de si près quand la seule largeur d'une rue vous sépare d'elle; on rencontre si souvent et si volontiers ses segards, lorsqu'elle est jolie, que la familiarité se met entre elle et vous sans que vous y pensiez. On est tout étonné, un beau matin, de s'être informé de sa santé , de son ménage , de la façon dont elle a passé la nuit. La voisine se plaint de î'iiTfluence du siroco; et, après quelques propos insignifiants, vous seriez fâché qu'elle vous crût incapable de rien dire de mieux , car il ne faut pas qu'elle vous tienne pour un sot. Cest avec cette idée que je demandai un jour à cette jeune femme pourquoi elle ne chantait jamais que des airs lugubres. Elle me répondit qu'étant d'un tempérament mélancolique , et chantant pour se distraire , elle ne trouvait que dans la musique la plus triste un soulagement a son humeur noire.

— Mais, lui dis-je , vous êtes jeune, charmante, parée avec recherche; d'où vient donc cette tristesse qui ne s'accorde point avec votre âge, et qui me remplit d'étonnement?

— Si vous étiez femme , répondit-elle en souriant , vous sauriez quelle impression peuvent produire sur l'esprit d'une femme la vie et les choses de ce monde.

Le parfum légèrement philosophique de cette réponse me toucha au cœur. La décence, le sérieux, l'honnêteté, la bonne éducation de cette jeune Vénitienne me la représentaient comme supérieure de beaucoup aux sauvages Dalmatines que j'avais connues. Je m'habituai a supposer tout bas que ma voisine pouvait devenir cette amie vertueuse et simple dont mon àme romanesque avait fait le rêve. Tout en craignant pour mon repos , je revenais sans cesse a la fenêtre engager quelque petit dialogue , et sans doute la voisine avait beaucoup de linge a coudre , car elle ne bougeait de son balcon. Pour la distraire, je lui parlais d'un ton gai, mêlant a la métaphysique des plaisanteries burlesques. Je réussissais a peine a lui arracher des sourires imperceptibles. Cette gravité me piquait au jeu; la vivacité des dialogues s'en ressentait. Nous discutions et raisonnions ensemble, et, quand je m'échauffais, la voisine plantait son aiguille dans son ouvrage , m'écoutait avec attention comme si j'eusse été un livre difficile a comprendre , et puis elle me répondait brièvement , avec un esprit , un bon sens et une intelligence qui éveillaient en moi l'espérance et le désir.

Ces causeries duraient depuis plus d'un mois , lors-

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