CHAPITRE IX
qu'un jour la jeune femme, en me voyant, se mit a rougir d'un air inquiet et mécontent. Tandis que je parlais de choses générales , elle semblait plus inquiète et plus irritée, comme si elle eût attendu de moi quelque explication. Je l'estimais trop , et j'avais trop peu de fatuité pour penser qu'elle s'attendît k une déclaration d'amour; c'est pourquoi, ne comprenant rien a son agitation, je lui dis que je lisais sur son visage des préoccupations qui devaient rendre ma présence importune. Je la saluai en me disposant a me retirer de la fenêtre ; mais elle se leva de son siège et me rappela.
— Restez, de grâce, me dit-elle. N'avez-vous pas reçu, il y a deux jours , un billet de moi, en réponse a une lettre que vous m'aviez écrite? et ne vous a-t-on pas remis un petit portrait?
— Quel billet? quelle réponse? quel portrait? demandai-je étonné. Je ne sais rien de tout cela.
— 0 Dieu! s'écria-t-elle en retombant dans son fauteuil, malheureuse que je suis ! on m'a trompée!
Après d'autres exclamations de douleur et d'effroi , la belle affligée reprit un peu de courage.
— Aujourd'hui, me dit-elle avec vivacité, j'ai la permission d'aller a la Giudecca, chez une de mes tantes qui est au couvent. Venez, a vingt et une heures, au pont Storto , a Sainte- Apollinaire. Vous verrez une gondole a la rive , par la fenêtre de laquelle sortira un mouchoir blanc. Entrez dans cette gondole sans hésiter et vous m'y trouverez. Vous apprendrez dans quel péril mon imprudence m'a jetée. Soyez mon conseiller.
et si je mérite votre compassion , ne me la refusez pas. Je vous crois bon et sage, et me fie a vous.
Cela dit, elle disparut comme une ombre. Je demeurai stupéfait , me creusant la cervelle sans pouvoir rien deviner , mais résolu a chercher au port Storto la gondole au mouchoir blanc. Je dînai a la hâte, et je volai a Sainte- Apollinaire. La gondole arriva au moment fixé; j'aperçus le mouchoir, et je descendis auprès de ma voisine , aussi charmé de m' asseoir a côté d'une si belle personne , que désireux d'apprendre l'histoire mystérieuse du billet et du portrait a la miniature.
La dame était resplendissante. Ses yeux brillaient a travers le voile noir. Des perles ornaient son cou d'ivoire, ses oreilles et ses doigts. Elle donna l'ordre au gondolier de fermer les rideaux, et. nous voguâmes vers le couvent de femmes de la Giudecca. Du ton le plus doux et les paupières baissées, ma voisine me demanda pardon de m'avoir dérangé , et me supplia de ne point prendre d'elle une mauvaise opinion a cause de ce rendezvous de nature à compromettre une personne d'honneur et mariée. L'estime qu'elle avait pour mon caractère, ma prudence et ma raison , avait pu seule la déterminer a cette démarche hasardée.
: — Venons au fait, dit-elle enfin. Mon embarras est grand ; mais , avant tout , ne savez-vous pas que mon mari donne chez lui l'hospitalité à un ménage de deux personnes pauvres qui occupent au rez-de-chaussée de sa maison une chambre et une cuisine?
— Je vous assure, répondis-je, que j'ignorais absolument l'existence 4e ces deux personnes.