CHAPITRE IX
La voisine ferma les yeux d'un air désespéré,
— Et cependant , reprit-elle , cet homme qui demeure chez moi m'assurait hier encore qu'il était votre ami , qu'il avait votre confiance ; et le traître m'a remis de votre part, en secret, ce billet que vous pouvez lire.
En parlant ainsi , la jeune dame me présenta un billet ouvert, dont l'écriture m'était inconnue. Je pris lecture de ce morceau : c'était un galimatias de compliments fades, d'adulations ampoulées, d'hyperboles stupides, le tout mélangé de vers dérobés a Métastase. La conclusion de cette pièce d'éloquence disait qu'étant amoureux fou de ma voisine et ne pouvant vivre pour elle, si j'avais au moins un portrait a mettre sur mon cœur, cette image chérie servirait de baume aux blessures dont Cupidon m'accablait.
— Est-il possible, m'écriai-je, que vous ayez conçu cette gentille estime dont vous m'honorez a cause de ma sagesse, de ma prudence et de ma réserve, et que vous m'ayez soupçonné d'être l'auteur de ces sottes balivernes?
— Hélas ! reprit la voisine , tant il est vrai que nous autres femmes nous ne pouvons jamais nous défaire de la vanité qui nous rend folles et aveugles ! Le misérable que je loge par charité m'a dit cent autres choses a l'appui du billet, et je me suis décidée, par faiblesse, a lui remettre une réponse accompagnée d'un portrait orné de diamants. Je ne doutais point de votre loyauté; si mon mari eût demandé cette miniature, je pensais que vous me l'auriez rendue. Ainsi donc, vous n'avez reçu ni ma réponse ni mon portrait?
— Comment! m'écriai-je, vous pouvez encore me croire capable de vous tromper?
— Non , non , dit-elle ; je vois que vous en êtes incapable. Malheureuse! a quoi me suis-je exposée ! un billet de moi, mon portrait, dans les mains de cet homme ! . . . Et mon mari ! Par charité, conseillez-moi!
La pauvre enfant se mit a pleurer.
— Pour vous donner un conseil , repris-je , il faut que je sache qui sont ces deux personnes qui sont logées chez vous, et quelles relations vous entretenez avec elles.
— Je les croyais d'honnêtes gens, dit ma voisine en essuyant ses pleurs. L'homme est un pauvret qui gagne a peine le nécessaire a louer un bateau de transport. La femme , bonne créature et dévote , paraît s'être attachée a moi, et je m'attachais a elle. Souvent je l'ai secourue contre la misère , et elle m'a témoigné de la reconnaissance. Comme elle me voit de près, je lui ai raconté certains ennuis de ménage qu'on peut se confier entre femmes , et pour lesquels elle me plaint. Elle m'a entendue causer avec vous par la fenêtre, et j'ai souffert sans colère ses badinages k votre sujet , en lui avouant mon inclination pour vous avec l'ingénuité d'une nouvelle mariée qui connaît ses devoirs et ne veut point y manquer. Cette femme se moqua de moi et m'encouragea sans détours a ne pas me gêner. Voila tout ce que je puis dire sur ces gens , et peut-être vous en ai-je dit un peu trop long.
La dame baissa les yeux avec une pudeur naïve.
— Vous ne m'en avez pas dit encore assez, repris-