‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 49 sur 134 · SUITE DE MES DERNIERES AMOURS · texte numérisé non relu

SUITE DE MES DERNIERES AMOURS

Huit grands jours s'étaient écoulés sans que j'eusse aucune nouvelle de ma jolie voisine. Un matin, elle vint dans sa chambre de travail, et aussitôt qu'elle m'aperçut, elle me jeta un caillou enveloppé d'un papier, puis elle s'enfuit. Je déroulai le billet et j'y lus ces mots : « Aujourd'hui je sortirai après le dîner, avec permission de mon mari. Soyez a l'heure accoutumée au pont Storto ; vous y trouverez la gondole au mouchoir blanc. Il faut que je vous parle. »

Je volai au rendez-vous. Ma voisine ne se fit pas attendre. Un air de gaîté que je ne lui connaissais pas encore embellissait son charmant visage. Elle ordonna au gondolier de nous conduire d'abord sur le grand canal, et ensuite a Sainte-Marguerite.

— En vérité, me dit-elle en riant , je crois que vous êtes sorcier : tout ce que vous aviez prédit est arrivé.

Elle tira de son sein une nouvelle lettre du moi inconnu. Cette lettre était de la même écriture que la première, du même style et rédigée avec la même emphase. Le moi remerciait ma voisine d'avoir daigné lui donner le portrait, et il s'engageait par serment a le porter toujours sur son cœur. 11 se plaignait de ne plus voir sa souve:aine a la fenêtre; mais il comprenait bien que la

prudence exigeait de lui ce sacrifice, et il s'y résignait , tout en jurant a son amie une éternelle fidélité. Pour montrer jusqu'où allait sa tendresse et surtout sa confiance , il racontait a la jeune dame ses petites affaires d'intérêt. Une certaine lettre de change qu'il attendait avec impatience, et que la poste n'apportait point, lui donnait du souci. Enfin , ce moi impudent et misérable priait la dame de lui prêter 20 sequins pour suppléer a la lettre de change en retard , et il promettait de restituer religieusement cette somme a la fin du mois.

En lisant cet ignoble écrit, je sentis le rouge me monter au visage; et ma voisine, qui s'aperçut de mon indignation, éclata de rire de la meilleure grâce du monde. Je lui demandai en tremblant comment elle avait répondu a cette insolence.

— Absolument comme vous me l'aviez conseillé, ditelle. L'occasion le commandait impérieusement. Je confesse que j'ai mal parlé de vous, et je vous prie de me le pardonner. Le fourbe, déconcerté par ma colère, voulut insister, mais je lui imposai silence. Je lui défendis de m'apporter désormais des messages et billets , en lui disant que j'avais le dessein bien arrêté de briser toute relation avec vous; et vous voyez , par notre tête-a-tête dans cette gondole, combien ce dessein sévère est irrévocablement fixé dans mon esprit. Mais il faut que je vous apprenne une heureuse nouvelle : mon mari a saisi notre homme en flagrant délit de vol , ouvrant un tiroir pour y prendre quelques ducats. Il a mis aussitôt a la porte le voleur et son épouse. J'ai témoigné un peu de pitié; j'ai parlé en faveur des coupables, mais de telle

façon que mon mari n'a eu garde de s'adoucir. Une aumône m'a fait bénir de ces coquins , et le ménage est enfin sorti de la maison depuis trois jours.

— Eh bien ! m'écriai-je, voila qui est a merveille. À présent, si votre mari demande le portrait, il devinera qui Ta volé. Je me réjouis de vous voir enfin tirée de votre peine.

— Hélas ! reprit la jeune dame en soupirant , que ne puis-je recevoir chez moi un ami comme vous, dont les entretiens me seraient si profitables! De quel secours vous seriez a mon esprit accablé! Quels soulagements pour ma tristesse! Cela n'est pas possible; mon mari est trop rigide sur l'article des visites. Aimez -moi pourtant , et croyez que mes sentiments pour vous vont audeia de l'estime. Soyez assuré que je rechercherai souvent les occasions de vous voir et de vous parler, tant que ces entrevues ne vous ennuieront point. Votre retenue , vos manières honnêtes me rassurent et m'enhardissent ; et que pourrais-je craindre? Je connais les devoirs du mariage, et je sais de reste que je mourrais plutôt que de les oublier.

La gondole abordait a Sainte-Marguerite. Je m'emparai de la plus belle main du monde , et je voulus la porter âmes lèvres; mais ma charmante voisine retira brusquement cette main.

— Non , dit-elle, c'est a moi de baiser la main de mon guide et de mon sage conseiller.

Elle tenta, en effet, de prendre une de mes mains , et je la retirai a mon tour. Dans ce moment la porte de la gondole s'ouvrit , et je sautai a terre, ivre, étourdi,

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