CHAPITRE X
malade, tandis que le barcarol emportait mes amours ».
— Ce serait un crime, pensais-je en retournant chez moi , que de ne pas aimer une personne si vertueuse. Voila enfin le phénix que j'ai tant cherché.
0 Don Quichotte ! combien mon jeune cœur était semblable au tien !
Peu de jours après cette entrevue , un nouveau caillou , enveloppé dans un billet , vint tomber dans ma chambre, et m'apporta ces mots concis : « Pont Storto , gondole... visite a une cousine en couches. » Qui eût manqué au rendez-vous? Je n'y manquai point.
Imagine qui pourra la joie, la vivacité, la grâce et l'entrain de cette aimable enfant au moment où je venais de m'asseoir près d'elle. Nos conversations étaient gaies, tendres, affectueuses. Nous échangions beaucoup de sentiments et quelques traits d'esprit. Nos caresses n'allaient pas loin : elles se bornaient a des serrements de mains. Jamais entre nous une parole ou un geste dont la modestie pût s'offenser. Nous étions amoureux fous l'un de l'autre ; mais le respect surpassait encore l'amour. Bien souvent revenaient le billet au caillou , le pont Storto et la gondole. A chaque fois, mon amie allongeait les heures que nous passions ensemble , et diminuait d'autant les heures consacrées a ses visites en ville. Nous allions a la Giudecca, puis a l'île de Murano. Quelque treille solitaire nous recevait sous son
1 Pour comp rendre le sentiment exprimé par cet étrange mouvement de scène, il est nécessaire de savoir qu'en Italie baiser la main, même d'une dame, est considéré comme un signe d'humilité beaucoup plus grand qu'en France.
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ombre , et nous mangions de petites collations, toujours en badinant, riant, jurant de nous aimer toute la vie; toujours modestes et toujours soupirant quand il fallait nous séparer.
Nous étions arrivés ainsi au plus haut degré que puisse atteindre une passion sans reproche. Le vous s'était changé en toi; mais nos innocentes délices consistaient dans le plaisir de nous regarder, de rire ensemble, d'être assis côte a côte. Un jour, je demandai a mon amie l'histoire de son mariage.
— Comment n'y ai-je pas songé ! dit-elle en badinant. Cette histoire pourra t'intéresser. Tu sauras donc que je suis née comtesse. Mon père avait deux filles, et je suis la plus jeune. C'était un libertin que mon père. Il a dissipé tout son bien. N'ayant plus de dots a nous donner, il maria ma sœur aînée avec un marchand de blés. Un négociant, âgé de cinquante ans, devint amoureux de moi et demanda ma main. Je l'ai épousé sans répugnance , malgré mes quinze ans , parce que je le savais bon et d'un caractère doux. Depuis deux ans je suis sa femme. Sauf quelques manies d'austérité, il me traite bien , me fait vivre dans l'abondance et m'aime avec idolâtrie.
— Et depuis deux ans, dis-je, vous n'avez point encore eu d'enfant?
La jeune dame rougit et devint sérieuse.
— Votre curiosité, répondit-elle, aborde le sujet de mes tourments et de ma tristesse : mais ce n'est pas a un ami comme vous que je puis dissimuler mes peines. Apprenez que mon mari est phthisique , condamné par les