‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 54 sur 134 · CHAPITRE Xi · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xi

jusqu'à dire que la signora était prudente , et que si elle refusait, elle avait sans doute de bonnes raisons a donner de son refus.

— Comment! s'écria mon ami, tu as le courage de rengager a rester dans son ennui et sa tristesse ! Ne sommes -nous pas d'honnêtes gens a qui une dame peut se fier?

— Je ne puis le nier , répondis-je.

— Eh bien, dit la coquette d'un ton délibéré, j'attends une jeune femme qui vient chaque soir me tenir compagnie depuis que mon mari est absent; nous irons avec vous toutes deux, et masquées. Attendez-nous a l'entrée de cette rue , deux heures après Y Angélus.

— Brava ! s'écria mon camarade. Il faut nous égayer ce soir. Après la comédie, nous irons a Yosteria manger un petit souper.

J'étais plus mort que vif, et je persistais a vouloir jouer l'indifférence :

— Est-il possible, pensais-je, qu'en peu d'instants une personne si vertueuse change du blanc au noir et devienne une déboutée? Est-il possible qu'une conversation suffise a ce nouveau venu pour m'enlever cette maîtresse si estimée, qui m'aime tant, et qui songe sérieusement a devenir ma femme légitime?

Les paroles étaient données ; ce qui fut dit fut fait; a l'heure fixée les deux masques descendirent dans la rue. Mon ami se jette sur le bras de ma maîtresse , comme un faucon sur sa proie, et je demeure au service delà commère v grosse blonde, bien nourrie, dont je me souciais autant que d'un garçon. Devant moi, je voyais

l'ami parlant a voix basse dans l'oreille de mon idole, avec une chaleur qui m'épouvantait , une abondance intarissable, le tout accompagne de roulements d'yeux et de soupirs. J'étouffais de douleur, et mon dépit tournant a l'amertume , je m'écriai a part moi :

— Nous verrons si cette héroïne si pure se laissera séduire! Oui, je voudrais qu'elle succombât pour la beauté du fait et l'honneur de son sexe !

Arrivés au théâtre, nous entrons dans la loge. La blonde ouvre de grands yeux, écoute la pièce et reste immobile comme une statue. Le pirate ne laissait pas un instant de relâche a ma maîtresse , et continuait a lui souffler aux oreilles je ne sais quels propos enflammés qui la troublaient au point de la faire changer de visage. Je feignis , comme un sot , de prêter attention a la comédie, qui me paraissait éternelle. Enfin la toile tombe; nous allons a l'auberge de la Lune, toujours accouplés de la même façon. Le souper n'était pas commandé. On nous ouvre, en attendant , une chambre, et on apporte des lumières. Mon brigand d'ami retenait le bras de ma maîtresse, et se promenait de long en large avec elle, toujours penché a son oreille, en lui disant un déluge de paroles dont j'enrageais de ne pas entendre une syllabe. En se promenant ainsi ensemble, a droite a gauche , d'un côté et de l'autre , je les vois tout a coup sortir de la chambre, et entrer tous deux dans une pièce voisine, où j'avais remarqué, en passant, un méchant lit. Tant d'audace me confondait. Un nuage obscurcissait ma vue. Le cœur me manquait. Je tombai, presque épanoui , sur le canapé où se tenait la corn-

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